mer.

02

juil.

2014

Emmanuel Todd : "En Ukraine, les français ne savent pas où ils sont."

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Invité de l'émission La Grande Table sur France Culture le 26 mai 2014, Emmanuel Todd analyse les déterminants structurels des crises européennes et ukrainienne.

Deux faits majeurs doivent être retenus selon lui : le retour en force de la Russie sur la scène internationale et la divergence des intérêts nationaux en Europe. Deux faits largement ignorés par les dirigeants politiques autant que par une presse française ouvertement anti-russe, et européiste à nous en faire crever...

 

 

 

 

Symptomatiques d'une Europe à la dérive, la crise ukrainienne autant que les récentes élections laissent une fois encore cette désagréable impression que la France prend ses ordres une fois à Washington, une fois à Berlin, incapable de défendre ses propres intérêts.

En réalité, il semble que les dirigeants français s'entêtent à voir du collectif là où il n'y a plus qu'intérêts particuliers. Luc Chatel n'a t-il pas défendu le rachat d'Alstom par Siemens au nom de la constitution de champions "européens", et dénoncé l'entrée au capital de l'Etat ?

 

L'Europe est solidaire alors ? Oui, contre la Russie. Contre un état ayant mis fin au pillage de son économie il y a de cela 15 ans et, de fait, devenu état supposément ennemi des "valeurs occidentales"... Comme si la liberté financière était une valeur constitutive de l'Occident...

 

Todd avertit : "La Russie est là pour rester..."

 

La Russie est de retour

 

Après la désintégration de l'URSS et son pillage par les oligarques, l'arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir correspond à l'après crise de 1998, à l'après défaut sur la dette. On note alors un accroissement remarquable de la richesse nationale à partir de 1999.

 

PIB GDP russie poutine crise

 

Ce renouveau économique entraine une amélioration sensible au plan démographique. La Russie, promise à un déclin accéléré du fait d'un taux de fécondité ras les paquerettes, se redresse ces dernières années.

 

démographie russe poutine russie taux natalité population
Source : http://alexandrelatsa.ru

 

Comment s'étonner dès lors, de la popularité de Poutine. Elle tient au fait que l'ordre est rétabli, que l'économie se porte mieux (quoique fragile) ; que la Russie, en bref, retrouve son rang, sa place au sein du concert des nations ; qu'elle défende à nouveaux ses intérêts est légitime...

 

Ce constat très simple est parfaitement sous-estimé dans les médias français, où l'on considère que Poutine ne se maintient qu'à grands renforts de désinformation... Un comble, quand on sait le sort réservé à la Russie ces derniers temps...

 

Quelques "unes" de la presse française, parmi tant d'autres :

 

Sachant que le poids relatif d'un Etat est essentiellement facteur de sa puissance économique, il est tout à fait normal que la Russie regagne en influence ces dernières années, et cela indépendamment de la personne de Poutine, sur lequel on fait peser bien des malheurs du monde.

"A juste titre !" diront certains...

 

Mais enfin, imagine t-on un instant le journal Le Monde titrer " Merkel, la Grèce avec préméditation..." ; ou encore "Merkel creuse la tombe de son propre isolement..." Non. Pourquoi ? Parce que Merkel est adulée au Monde.

Sa politique intérieur pèse pourtant plus lourdement sur la misère qui progresse en Europe que n'importe quel acte de Poutine.

Et puis, aurait-on vu titré : "Obama, l'homme qui aimait la chaise électrique..." ; ou encore " Obama, le tortionnaire de Guantanamo"...

Non.

Pourtant les Etats-Unis assument, eux, une politique hégémonique sur la planète, au prix de dizaines de milliers de morts par an. Et leur dollar... N'est-il pas responsable des plus graves destabilisations financières et économiques ?

On se pince parfois pour y croire...

 

propagande russie états-unis obama poutine

La divergence des intérêts nationaux en Europe

Le deuxième fait majeur pointé par Todd concerne la divergence des Nations en Europe, dont la crise ukrainienne n'est qu'un révélateur supplémentaire.

 

 

Les souverainetés n'ont plus voix au chapitre, parce qu'elles entreraient trop fortement en contradiction, si on leur demandait leur avis. Chacun agit dans son coin, sans feignant de ne pas voir que, ce faisant, il entraine avec lui tous les autres, sans qu'ils ne l'aient souhaité... Un constat qui vaut autant pour la diplomatie que pour l'économie...

 

Depuis l'adoption de l'Euro, la convergence est la règle. Malheureusement, en situation de concurrence libre et non faussée et de monnaie unique, les ajustements se font sur le plus compétitif, et le plus souvent sur le moins disant social. Depuis 10 ans, c'est l'Allemagne. Autrefois, on dévaluait sa monnaie ; aujourd'hui il faut baisser les salaires.

 

Et, à force de persévérer dans l'erreur, les pays ont divergé, alors même que l'Euro devait les faire se rapprocher.

 

L'exemple des balances commerciales est frappant :

balance commerciale de marchandises france allemagne euro europe
Source : http://www.humandee.org/spip.php?article114

 

Avec la grande crise de 2008, ces divergences entre bons et mauvais élève de la mondialisation se sont accentuées. Aujourd'hui, il est clair que l'Allemagne ne joue plus dans la même cour que le sud de l'Europe.

 

L'Allemagne court devant, les autres tentent de la rattraper en l'imitant ; ce faisant, ils ruinent tout espoir de collaboration entre eux et donc de reprise.

 

Panorama des taux de chômage en Europe et des dettes publiques (2013) :

 

Source : Libération
Source : Libération

 

Enfin, contrairement à la population russe, dont le déclin accéléré semble provisoirement enrayé, de nombreux pays d'Europe occidentale font face à de sérieuse difficultés démographiques, sinon la chute, au moins le vieillissement : l'Espagne, la Pologne, l'Ukraine et l'Allemagne bien sûr.

 

Une divergence supplémentaire qui n'est pas pour rien dans celle des intérêts économiques de ces nations, et donc dans leur position géostratégique.

 

 

démographie europe france allemagne royaume-uni espagne italie
Source : Jeune Afrique

Une Diplomatie française à l'aveugle

 

L'aveuglement des élites françaises est flagrant.

Ainsi que l'explique parfaitement Todd, il n'est pas question de faire l'apologie de Poutine, ni de l'Etat russe, qui sont éminamment critiquables à bien des égards. Simplement, constatons une chose : certains pays défendent leurs intérêts, ceux de leur peuple, et d'autres non. La France, dans sa diplomatie stratégique, économique, ne le fait pas. Depuis trois décennies, et depuis 2005 en particulier, elle s'est repliée sur la défense d'intérêts idéologiques qui bien souvent ne sont pas les siens, mais bien plutôt ceux des Etats-Unis et de l'Allemagne.

 

Todd avait rêvé d'un François Hollande géant politique, capable de renverser la table. C'est manqué. Hollande a depuis fort longtemps passé son tour. Il restera un nain.

 

 

Antoine Lamnège

 

 

 

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Commentaires : 2
  • #1

    russo (jeudi, 03 juillet 2014 08:31)

    les graphiques sont assez clairs, Eltsine a tout bazardé, Poutine a remis la Russie sur les rails.

  • #2

    Jules (mardi, 08 juillet 2014 12:02)

    Merci pour l'article, sinon d'où vient le dessin avec l'ours ?