jeu.

03

juil.

2014

De Gaulle sur la Grande Guerre

A l’heure des commémorations a-historiques de la Grande Guerre, il est intéressant de relire l’analyse que pouvait en faire de Gaulle dans les années 30 dans La France et son armée. Vision certainement plus proche de la réalité, et en particulier concernant l’effort de guerre exceptionnel de la France, que les fables qu’on raconte aujourd’hui dans les cérémonies, où ce conflit est quasiment présenté comme une guerre civile européenne remportée par les américains, garants éternels de la liberté du monde. On y lit des jugements savoureux sur les rôles respectifs de Poincaré, Pétain ou Clemenceau.

Au total, de trois Allemands tués, deux l’ont été de nos mains.

Depuis Caporetto jusqu’à la fin de la campagne, nous prêterons aux Italiens 40 000 hommes et une forte artillerie. Notre flotte aura, seule, pendant près d’un an tenu celle de l’Autriche bloquée dans l’Adriatique, tout en concourant largement aux tentatives de franchissement des Dardanelles. Plus tard, nos croiseurs, torpilleurs, chalutiers, mouilleurs de mines, obscurément répartis sur toutes les routes maritimes, enverront au fond plus du tiers des sous-marins allemands coulés. Entre-temps, nous aurons maintenu l’ordre dans l’Empire, gardé le Maroc, chassé les Sénoussites hors du Sud-Tunisien, conquis le Congo et le Cameroun. Nous aurons contribué à couvrir, par terre et par mer, le canal de Suez, à arracher Jérusalem aux Turcs, à affranchir l’Arabie, la Syrie, le Liban, la Cilicie. C’est nous qui, de bout en bout, assurons l’armement des Belges. C’est nous qui, en 1915, recueillons l’armée serbe, pour la fournir de tout jusqu’à la fin de la guerre. C’est nous qui chassons d’Athènes le roi Constantin et pourvoyons les troupes vénizélistes. Si loin que soient les Roumains, c’est de nous qu’ils reçoivent conseillers et spécialistes. Aux Russes en 1916 et 1917, notre mission militaire fait parvenir, par Arkhangelsk, par Kola, munitions et matériel. Pour former leurs troupes, leurs cadres, leurs états-majors, les Américains emploient nos instructeurs ; leur artillerie ne tirera que des canons fabriqués par nous ; leurs aviateurs ne voleront que sur des avions français. Au moment de l’Armistice, commencent à s’engager, sur le front occidental, une armée polonaise et un corps tchécoslovaque que nous avons, de toutes pièces, armés et organisés. Sur tous les points du monde, l’âme et la puissance françaises suscitent et galvanisent l’effort.

 

Cette âme pour la soutenir, cette puissance pour l’employer, il fallait des chefs. Nous en avons trouvé. Assurément, le jeu politique donne à l’exercice du pouvoir un caractère déplorable d’instabilité, de tumulte. Mais tandis que Viviani, Briand, Ribot, Painlevé, se prodiguent en sens divers, Poincaré, du sommet de l’Etat, veille dans sa place, au fait de tous problèmes, rouages et ressorts, il domine par le conseil. Dans le drame, que sa prudence réprouve, mais qu’il n’a pas vu venir sans quelques secrètes espérances, il remonte sans cesse, jusqu’au sommet de la pente, le rocher toujours retombant des desseins traditionnels. Poincaré fut la raison de la France.

Poincaré fut la raison de la France. Clemenceau en fut la fureur.

Clemenceau en fut la fureur. Il fallait, pour qu’on s’en remît à ce lutteur effréné, que la crise atteignit le degré où tout ménagement est exclu. Lui, se trouve de plain-pied avec les pires évènements. « Rien que la guerre ! » voilà qui lui va bien. Sur les traîtres de fait ou d’intention, sur l’Allemagne, sur la Maison d’Autriche, il se rue pour les déchirer. Certes sa passion frappe, parfois à l’aveugle. La France en paiera l’excès. Mais dans le moment, elle reçoit, de cet impulsif farouche, la farouche impulsion qu’exigent les derniers combats.

 

L’épée, du reste, est maintenant bien en main. Surtout, un chef a paru qui inculque à l’armée l’art du réel et du possible. Du jour où l’on dut choisir entre la ruine et la raison, Pétain s’est trouvé promu. Excellant à saisir en tout l’essentiel, le pratique, il domine sa tâche par l’esprit. En outre, par le caractère, il la marque de son empreinte. Entre ce personnage lucide et l’action sans surenchère que requierent désormais le combat et les combattants, l’harmonie est si complète qu’elle semble un décrêt de nature. D’ailleurs, la confiance prend parti pour un maître dont on sait qu’il a dédaigné la fortune des serviteurs. Puissance de l’esprit critique sauvegardé des faveurs banales. Grandeur de l’indépendance qui reçoit l’ordre, capte le conseil, mais se ferme aux influences. Prestige du sevret, ménagé par la froideur voulue, l’ironie vigilante, et jusque par l’orgueil dont s’enveloppe cette solitude.

 

Dans la bataille qui, en trois mois, accule l’ennemi à la capitulation, l’armée française fait la démonstration d’une supériorité définitivement acquise. En août, en septembre, octobre, les Français tirent en moyenne, 600 000 obus par jour, tandis que les Allemands en lancent 500 000, dont le tiers sur nos alliés. Nous faisons voler 3000 avions, l’ennemi 2 600. 3000 chars appuient nos attaques contre un adversaire qui n’en possède pas cinq douzaines. Dans notre camp 80 000 camions ; dans l’autre, 40 000 à peine. Quant à l’habileté déployée par le commandement, les états-majors, les services, et quant à la valeur des troupes, il n’est, pour les mesurer, que de faire le compte des résultats. Sans un répit, sans un revers, nous enlevons toutes les positions où l’adversaire cherche à se rétablir. Bien que trouvant devant nous, presque jusqu’au dernier jour, un nombre de divisions égal à celui des nôtres, nous, Français, aurons, en douze semaines, mis hors de combat plus de 500 000 Allemands, fait 140 000 prisonniers, pris 5 000 canons et 28 000 mitrailleuses, en perdant 260 000 hommes.


Vieux peuple, auquel l’expérience n’a point arraché ses vices, mais que redresse sans cesse la sève des espoirs nouveaux.

Surprise par le premier choc et rétablie au bord de l’abîme, puis jetée dans d’épuisantes batailles et chancelante à force de blessures, dotée, enfin, des moyens de vaincre et, dès lors, victorieuse, la France, dans l’épreuve des nations armées, emportait la palme de l’effort. Sans doute dut-elle payer cher les lacunes de sa préparation. Sans doute, privée de l’avantage démographique, avait-elle, pour la première fois, perdu celui des plus gros bataillons. Pourtant, parmi les armées unies contre les Empires, c’est la sienne qui, de bout en bout, joua le rôle principal. Tandis qu’elle endurait, plus cruellement qu’aucun autre peuple, les souffrances de la guerre et de l’invasion, hécatombes de ses meilleurs fils, terre blessée jusqu’aux entrailles, foyers détruits, amours sombrées, plainte des enfants mutilés, elle se forgeait un instrument de combat qui, pour finir, l’emporta sur celui de tous les belligérants. Au total, de trois Allemands tués, deux l’ont été de nos mains. Quels canons, quels avions, quels chars, ont valu mieux que les nôtres ? Quelle stratégie triompha, sinon celle de nos généraux ? Quelle flamme anima les vainqueurs autant que l’énergie de la France ?

Pauvre peuple, qui de siècle en siècle porte, sans fléchir jamais, le plus lourd fardeau de douleurs. Vieux peuple, auquel l’expérience n’a point arraché ses vices, mais que redresse sans cesse la sève des espoirs nouveaux. Peuple fort, qui, s’il s’étourdit à caresser des chimères, est invincibles dès qu’il a pris sur lui de les chasser. Ah ! grand peuple, fait pour l’exemple, l’entreprise, le combat, toujours en vedette de l’Histoire, qu’il soit tyran, victime ou champion, et dont le génie, tour à tour négligent ou bien terrible, se reflète fidèlement au miroir de son armée.

 

Charles de Gaulle, La France et son armée, 1938


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Commentaires : 3
  • #1

    vin (samedi, 05 juillet 2014 00:25)

    Petit point historique sur l'assassinat de François Ferdinand il y a un peu plus de 100 ans.

    http://www.blogactualite.org/2014/06/centenaire-de-la-grande-guerre-28-juin.html

  • #2

    Guadet (samedi, 05 juillet 2014 16:52)

    La victoire de 1918 était bien une victoire française, certes, mais c'était une victoire à la Pyrrhus. La France était définitivement épuisée par son effort de guerre. Économiquement et psychologiquement, elle n'a jamais pu s'en relever. La taille énorme de son Empire faisait croire à sa force, mais elle ne faisait que l'alourdir, et c'est sans doute une des principales raisons des succès d'Hitler d'avoir compris sa faiblesse et la place prépondérante que pouvait prendre l'Allemagne.

  • #3

    Antoine Lamnège (dimanche, 06 juillet 2014 12:00)

    A propos de Clémenceau : j'ai trouvé ceci : L'Empereur Guillaume II d'Allemagne écrira dans ses mémoires: " La cause principale de la défaite Allemande ? Clémenceau (...), non ce ne fut pas l'entrée en guerre de l'Amérique, avec ses immenses renforts (...), aucun de ces éléments ne compta auprès de l'indomptable petit vieillard, qui était à la tête du gouvernement français. Si nous avions eu un Clémenceau, nous n'aurions pas perdu la guerre."