jeu.

10

juil.

2014

Pour une gauche de gauche (Pierre Bourdieu, Christophe Charle, Bernard Lacroix, Frédéric Lebaron et Gérard Mauger)

Ecœurés par la politique de droite menée par le gouvernement socialiste de Lionel Jospin, les intellectuels Pierre Bourdieu, Christophe Charle, Bernard Lacroix, Frédéric Lebaron et Gérard Mauger se fendent, le 8 avril 1998, d'un article dans Le Monde pour en appeler à une gauche de gauche. Plus de 15 années se sont écoulées depuis cette date et cet article semble pourtant d'une étonnante modernité,en dehors peut-être de la solution internationaliste pour sortir du néolibéralisme. Nous vous le proposons en intégralité.

Il est temps que le quatuor Jospin, Chevènement, Hue, Voynet se rappelle que les majorités de gauche ont conduit au désastre chaque fois qu'elles ont voulu appliquer les politiques de leurs adversaires et pris leurs électeurs pour des idiots amnésiques.

Gerhard Schroeder
Gerhard Schroeder

Quinze jours après le vendredi noir des élections aux présidences régionales, les guérisseurs en tout genre s'affairent au chevet de la République. Pour l'un, un changement de régime électoral permettrait à la démocratie de retrouver ses belles couleurs modérées. Pour un autre, juriste savant, une révision du système électoral remettrait en état de marche une démocratie paralytique. Pour un troisième, ancien ministre et fin stratège, c'est l'absence d'un "centre" qui a transformé l'Etat en bateau ivre, oscillant de droite à gauche et de gauche à droite, au risque de sombrer à l'extrême droite.

 

Le plus haut personnage de l'État, dans un rôle de père noble un peu trop grand pour lui, tance les partis comme des gamins turbulents et promet le changement de règle qui permettrait au jeu de reprendre sans les skinheads. Un ancien candidat à la présidence de la République, dans un éclair de lucidité tardive, se demande si les électeurs n'en ont pas assez de revoir depuis trente ans la même comédie. Les experts en résultats électoraux évaluent au pour cent près les potentiels électoraux des nouvelles coalitions en gestation. Les trois derniers présidents de région mal élus plastronnent déjà sur les plateaux de télévision : loin d'être des otages, ils sont des remparts, ils n'ont embrassé le Front national que pour mieux l'étouffer. Pour un peu, ils convieraient leur conseil régional à voter d'urgence l'érection de leur propre statue, histoire d'aider les artistes locaux, la culture régionale et le civisme républicain.

 

Mais devant le triste spectacle de nos médicastres politico-médiatiques, la dérision ne suffit pas. La réponse "nouvelle"qu'ils prétendent apporter à la fascisation d'une partie de la classe politique et de la société française est à leur image, superficielle.

 

Ils restreignent le cercle des questions gênantes au vade-mecum habituel du futur candidat à la prochaine élection : comment ne pas perdre les européennes, comment préparer les législatives en cas de nouvelle dissolution, à quel nouveau parti vaut-il mieux adhérer ? Et bientôt : comment rallier les voix du centre en déshérence ? etc. C'est cette conception de la politique qui est depuis plusieurs années l'alliée la plus sûre du FN : instrumentale et cynique, plus attentive aux intérêts des élus qu'aux problèmes des électeurs, elle n'attend de solution que de la manipulation des règles du jeu électoral et médiatique.

 

 Les vraies questions sont d'une tout autre ampleur : pourquoi, en moins d'un an, la gauche "plurielle" a-t-elle cassé la dynamique de sa victoire à l'arraché alors qu'elle n'a pas même l'alibi d'indicateurs économiques en déroute ? Pourquoi a-t-elle suscité des déceptions dont ses résultats électoraux interprétés comme des victoires ne donnent qu'une faible idée ? Pourquoi, par exemple, tant de suffrages pour les organisations qui se veulent ou se disent hors du jeu politique ? Pourquoi une partie de la droite en perdition préfère-t-elle se radicaliser alors qu'elle est au pouvoir à travers une gauche qui réalise tous ses rêves ?

 

 Avec sa tentation extrémiste, la droite rejoue une partie déjà perdue par le centre et la droite allemands au début des années 30, sous la République de Weimar. L'Etat impotent suscite l'indifférence massive des électeurs pour la République : il est clair qu'on ne va pas voter pour répartir des prébendes, étouffer des scandales, vendre des services publics au plus offrant, s'en remettre à des bureaucraties inamovibles et inaccessibles, nationales et internationales.

Robert Hue
Robert Hue

En implosant, la droite française retourne aux origines troubles du régime qu'elle a fondé. Quand les conservateurs ne savent plus quoi conserver, ils sont prêts à toutes les révolutions conservatrices. La persistance du succès électoral d'un parti comme le Front national, dont le programme appliqué ferait la ruine de ses électeurs les plus démunis, n'exprime souvent rien d'autre que l'aversion à l'égard d'un personnel politique obstinément sourd et aveugle au désarroi des classes populaires.

 

 Les faux-semblants de la gauche "plurielle" déçoivent les électeurs de gauche, démobilisent les militants, renvoient vers l'extrême gauche les plus exaspérés. Il n'est guère étonnant que les premiers à protester aient été les premiers floués de la démagogie "plurielle" d'une gauche vraiment singulière : les sans-papiers, les chômeurs, les enseignants.

 

 Une réforme électorale ne suffira pas à calmer les revendications auxquelles des ministres répondent par la charité ostentatoire, le saupoudrage calculé ou les tours de passe-passe rusés. Quand ils ne se laissent pas aller à des outrances verbales arrogantes ou démagogiques, toutes à l'opposé de la générosité enthousiaste d'un message mobilisateur, voire à des pratiques tragiquement semblables à celles de leurs prédécesseurs.

 

La gauche officielle a bien du mal à se débarrasser de l'héritage douteux du mitterrandisme. Elle irrite ses fidèles sans pouvoir attendre de ses ennemis le moindre signe de satisfaction. Elle profite provisoirement de la médiocrité de ses adversaires sans proposer autre chose qu'une politique au jour le jour qui ne change rien d'essentiel dans la vie quotidienne de la grande majorité des citoyens. Le jour du bilan, peut-être plus proche qu'elle ne croit, avec la menace de nouveau disponible de la dissolution, que pourra-t-elle invoquer pour mobiliser les abstentionnistes, les dissuader de voter pour le FN ? Les emplois-jeunes pour quelques-uns, les 35 heures en peau de chagrin, la rigueur ininterrompue, une réforme de l'éducation transformée en show ministériel, la fuite en avant vers l'Europe des banquiers ? Croit-on pouvoir tromper longtemps l'attente d'une Europe sociale avec une "gauche plurielle européenne" animée par la troïka néo-libérale Blair-Jospin-Schröder ?

 

 La gauche de base croit encore à la République sociale : il est temps que le quatuor Jospin, Chevènement, Hue, Voynet se rappelle que les majorités de gauche ont conduit au désastre chaque fois qu'elles ont voulu appliquer les politiques de leurs adversaires et pris leurs électeurs pour des idiots amnésiques. Les vraies réponses à la fascisation rampante ou déclarée ne peuvent venir que des mouvements sociaux qui se développent depuis 1995. A condition que l'on sache les entendre et les exprimer au lieu de travailler à les déconsidérer par la diffamation publique ou les coups fourrés d'anciens apparatchiks politiques convertis en hommes d'appareil d'Etat. Ils suggèrent en effet des perspectives politiques et avancent même parfois des projets et des programmes constitués.

 

La pression locale, dans certaines régions de gauche, a contribué à rappeler à la raison la droite la moins aveugle. Les manifestations anti-FN témoignent d'une capacité militante qui ne demande qu'à défendre des causes plus ambitieuses que le seul refus du fascisme. Le mouvement pour le renouveau des services publics - et notamment pour une éducation nationale plus juste, tel qu'il s'exprime aujourd'hui en Seine-Saint-Denis - est à l'opposé de la crispation identitaire sur une institution archaïque : il affirme la nécessité de services publics efficaces et égalitaires dans leur fonctionnement et dans leurs effets.

 

 Le mouvement des sans-papiers, voué aux gémonies par les "responsables" de tous bords, est une résistance collective face à la politique obtuse qui, au nom de la lutte contre Le Pen, prend souvent ses idées et ses armes chez Le Pen (avec le succès que l'on sait...). Le mouvement des chômeurs apparaît comme une "lutte tournante", sans cesse recommencée contre les effets destructeurs de la précarisation généralisée. Les mouvements récents contre l'AMI et pour la taxation des capitaux témoignent de la montée en puissance de la résistance au néolibéralisme : elle est, par nature, internationale.

 

Ces forces que nos professionnels de la manipulation suspectent d'être sous l'emprise de manipulateurs extérieurs sont encore minoritaires mais, déjà, profondément enracinées, en France comme dans d'autres pays européens, dans la pratique de groupes militants, syndicaux et associatifs. Ce sont elles qui, en 'internationalisant, peuvent commencer à s'opposer pratiquement à la prétendue fatalité des "lois économiques" et à humaniser le monde social. L'horizon du mouvement social est une internationale de la résistance au néolibéralisme et à toutes les formes de conservatisme.


Pierre Bourdieu, Christophe Charle, Bernard Lacroix, Frédéric Lebaron et Gérard Mauger (publié dans Le Monde du 08/04/1998)

Pour aller plus loin ...

Interview de Gérard Mauger
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La Gauche pour de bon
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Commentaires : 7
  • #1

    jard (vendredi, 11 juillet 2014 09:28)

    Si ce texte est d'actualité 15 ans après, cela signifie que la gauche n'a pas fait grand chose depuis. Le camp qui a le plus avancé est le ...FN. La gauche pourrait-elle être réaliste? Cela ressemble de plus en plus à un aller simple vers la Bérézina.

  • #2

    jules (vendredi, 11 juillet 2014 12:08)

    eh oui, la gauche qui n'applique pas ses idées perd ses électeurs ; quoi de plus normal ?

  • #3

    Guadet (vendredi, 11 juillet 2014 23:46)

    "Les majorités de gauche ont conduit au désastre chaque fois qu'elles ont voulu appliquer les politiques de leurs adversaires"
    On ne pourrait plus dire ça aujourd'hui : la politique néolibérale est devenu en Europe LA politique de la gauche et non plus seulement celle de ses adversaires. À part un discours électoraliste presque copié sur un précédent de Sarkozy, Hollande n'a jamais caché ses opinions, et sa politique n'a pu surprendre que des aveugles volontaires. La gauche n'a pas pris les couleurs du néolibéralisme par hasard, mais parce qu'elle s'est toujours battu pour le productivisme et le libertarisme, contre l'état-nation et contre toutes les traditions qui pouvaient servir de garde-fou aux appétits individualistes et cupides. Elle est autant responsable que la droite capitaliste de la mondialisation commerciale qui écrase les peuples. Rappelons-nous par exemple qu'elle n'a pas toujours été hostile au colonialisme.
    De tels textes continueront à n'avoir aucun effet tant qu'on ne se rendra pas compte que c'est une autocritique bien plus profonde et radicale que doit faire la gauche.

  • #4

    Horror (samedi, 12 juillet 2014 10:54)

    Force est constater que vos champions ne sont que des tacticiens avides de Pouvoir mais sans aucune vision stratégique, et l'état de délabrement systématique dans lequel ils ont laissé le pays après leur passage est révélateur.
    Même au Pouvoir et avec toutes les manettes, ils sont incapables de prendre la hauteur nécessaire et restent dans les petites combinaisons et calculs politicards dans lesquels ils excellent, dignes des baronnies locales ou bassesses, corruptions et mensonges sont leur pain quotidien. Peut être ne sont ils tout simplement pas au niveau, pour ne pas dire nul, et sans aucun doute déconnectés de la réalité des français, tous ayant un parcours professionnel virtuel?

    Enfin, sortez de vos postures sur une France Néo-libérale vendue à la finance mondialisée. Jamais la France n'a été plus proche d'un Etat communiste, au pire, qui vous fait tant fantasmer et au mieux d'une structure ultra Keynésienne avec un Etat stérile qui ponctionne (spolie!) 57% de la richesse nationale pour les résultats que l'on voit.

    Les vrais libéraux qui s'assument s'en sortent bien mieux que nous et vouloir lutter contre la mondialisation s'apparente à vouloir stopper la marée, pas crédible donc.

  • #5

    Guadet (vendredi, 18 juillet 2014 09:54)

    La gauche a été l'un des principaux promoteurs du scientisme et du progrès technologique qui ont mené au monstre économique et social actuel :
    http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=509

  • #6

    hadi (lundi, 21 juillet 2014 21:54)

    "Jamais la France n'a été plus proche d'un Etat communiste"
    J'éclate de rire, vous êtes vraiment trop drôle Horror !

  • #7

    Horror (mardi, 22 juillet 2014 13:02)

    Merci Hadi!
    Quels arguments factuels contre?