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2014

François Hollande : « Perdre les ouvriers ? C’est pas grave ! » (François Ruffin - Fakir)

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Enfiler un tee-shirt « François Hollande 2012 » sur le parking des Goodyear ? C’est prendre le risque d’un lynchage. Car notre président de la République a troqué ses soutiens d’hier contre de nouveaux amis... Et les sirènes de la résignation, de l’acceptation, de l’adaptation saisissent même les « rebelles » du gouvernement.

 

Social-démocrate ?

 

Ça devrait susciter, ce contraste, des inquiétudes à l’Élysée, de la fureur au Parti socialiste, des réflexions chez les intellos. Mais non. Si peu. Pourquoi ? C’est que tout paraît logique. Cohérent. Attendu. Démentant tout virage, d’ailleurs, dans sa conférence de presse, le Président expliquait : « Quand on tourne, on est obligé de ralentir. Ou alors, c’est dangereux. Pour moi il n’est pas question de tourner, mais d’accélérer sur le même chemin. » Il parlait vrai.

J’allais reprendre, ici, toute la litanie de sa félonie, sa proximité en 1983 avec Jacques Attali, le meneur du virage à droite, son admiration pour la « rigueur » de Bérégovoy ou Mauroy, son livre La Gauche bouge publié en 1985 où il se proclame « libéral de gauche », sa présidence du club Témoins de Jacques Delors, le moins socialiste des socialistes, la note rédigée par la société de courtage Cheuvreux, que nous rendions public avant la présidentielle, et qui annonçait que le futur Président « tromperait le public français » et « libéraliserait le marché du travail », jusqu’à sa petite phrase, l’automne dernier, manière d’enfoncer le clou juste après Florange : « Perdre les ouvriers, ce n’est pas grave », j’allais vous détailler tout ça, mais je suis lassé avant même de commencer, et je vois déjà, à Fakir, les mines accablées des copains devant mon radotage, tant on le sait tout ça, tant on l’a vu et revu, dit et redit, qu’il a signé sans renâcler le pacte d’austérité Sarkozy/Merkel, qu’il a relevé le Smic d’un carambar (même pas un paquet), qu’il a alloué vingt milliards de crédit d’impôts aux entreprises, qu’il a flexibilisé le marché du travail avec l’Accord national interprofessionnel, qu’il a opté pour une « réforme bancaire » si dérisoire que les financiers eux-mêmes n’y ont pas vu la moindre gêne, etc. C’était un joli palmarès, déjà, en quelques mois, et il fallait l’obsession droitière des éditocrates pour l’inviter encore à « choisir sa ligne », comme s’il ne l’avait pas choisie. Ou pire : à « s’engager sur la voie social-démocrate », comme s’il n’était pas, d’ores et déjà, bien plus à droite que la « social-démocratie », plutôt « social-libéral », ou « libéral » tout court. Pauvre « social-démocratie » !, au passage, quotidiennement calomniée, salie, elle qui a fondé les États-Providence, elle qui a construit en Scandinavie parmi les sociétés les plus égalitaires, et qui sert aujourd’hui de faux-nez à des élites qui oeuvrent à l’inverse, à casser ces États-Providence, à bâtir des sociétés inégalitaires. Cessons là, donc, sur son cas.

L’homme révolté

 

Mais un socialiste peut en cacher un autre. Et une tromperie d’éléphant, une autre tromperie.

 

« Je voudrais féliciter toute l’équipe de militants, syndicalistes, qui ont réussi ces résultats extraordinaires, je voudrais dire que la parole que vous portez n’est pas une parole seulement locale ou dans une filière industrielle, elle signifie aujourd’hui le retournement de valeurs, de tendances que nous devons imposer à l’économie aujourd’hui. »

 

Durant la primaire, Arnaud Montebourg a également fait le pèlerinage chez les Goodyear. Micro en main, au milieu des tee-shirts CGT « Goodyear Amiens, patrons voyous », il confondait le parking de la Zone industrielle avec un maquis du Vercors :

 

« Il serait temps que l’État redevienne l’arbitre et le protecteur des plus faibles dans le monde du travail, voilà ce que serait un gouvernement progressiste. La politique a été mise entre les mains de gens qui sont les alliés des marchés financiers, dans ceux qui ont le pouvoir économique, il faut renverser cette tendance. C’est très difficile parce que les médias nous enseignent qu’on ne peut pas. Vous allez entendre Alain Minc, Alain Duhamel, tous les Alain de la création, j’espère qu’il n’y en a pas trop ici...

— Alain Delon ! lance un salarié.

— Alain Delon, voilà ! Ils vont nous dire : “Ah ! On ne peut pas, ce sont des chimères, des doux rêveurs.” Mais ce n’est pas vrai, pour une raison simple : c’est que d’autres nations dans le monde, le font et contrôlent l’économie. »

 

Il était habité par une flamme.

 

Héraut du renoncement

Deux ans plus tard, devenu ministre, il est toujours habité par une flamme – mais pour dire précisément l’inverse, pour inviter les ouvriers à la résignation :

 

« Il y a sur Amiens un contexte très tendu et une “conflictualité” hors norme, que je déplore. (...) Les dégâts que ce type d’attitude produit sur l’image de la France sont considérables. (...) Le gouvernement souhaite que le conflit s’arrête. Chacun doit faire un pas vers l’autre. La terre brûlée, la violence, la violation de la loi, l’obstination des uns et des autres, ne résoudront absolument rien et aggraveront la situation des salariés et des familles qui attendent de retrouver un travail ou d’être correctement indemnisés. (...) La République c’est la compréhension mutuelle, ce ne sont ni les insultes, ni la violence. J’en appelle au dialogue et aux rapprochements des points de vue, quoi qu’il en coûte à Goodyear et aux responsables locaux de la CGT. Je mets les deux parties non pas dos à dos mais face à face. Tout le monde doit mettre de l’eau dans son vin » (Courrier picard, 13/1/2014).

 

Hier, il invitait les salariés à se rebeller contre des « abus inacceptables », se cabrait contre « la prédation », il promettait une loi « pour chercher les responsabilités chez la maison-mère », et une autre pour « interdire de licencier lorsqu’on distribue des dividendes », saluant les cégétistes pour leur « résistance ». Et le voilà qui, désormais, alors que rien n’a changé, alors que « prédations » et « abus » demeurent, alors qu’aucune loi n’est instaurée, le voilà qui exige le renoncement – avec toujours le même style, la même fougue.

 

Candidat de la transformation

 

« Vue de chez moi et vue d’en bas, pour tous ceux qui n’ont que leur travail pour vivre, la mondialisation n’est rien d’autre qu’un système extrémiste. » Au printemps 2011, Arnaud Montebourg publiait un petit opuscule remarquable, Votez pour la Démondialisation ! Pour la première fois, un dirigeant politique, et de la gauche de gouvernement, s’en prenait de front, avec violence, au libre-échangisme :

 

« Le bilan de la première décennie de mondialisation est un désastre pour ceux qui n’ont d’autres ressources que leur travail : délocalisations en série, destructions d’emplois et d’outils de travail, diminution des salaires...

« Ces choix obsessionnels portés par des fondamentalistes de l’ouverture commerciale ont- ils servi les intérêts de quiconque, mis à part une infime minorité mondiale ? La baisse des revenus du plus grand nombre est là, l’enrichissement exagéré de 1 % des ploutocrates mondiaux aussi, comme la contraction des protections sociales, la destruction des ressources naturelles, la crise écologique qui multiplie ses foyers d’apparition, et l’ombre de la peur qui s’est étendue sur les sociétés. C’est le triste bilan de cette escroquerie mondiale...

« Les élites économiques et politiques se sont enfermées à double tour dans leur confort, dans leur mondialisation heureuse, protégées par leur culture, leurs professions, leur mobilité et leurs voyages, leurs sécurités financières. Elles se sont construites des croyances artificielles, une mise sous bulle stérile et indifférente au sort des gens, une vitre idéologiquement blindée contre laquelle tous les gens ordinaires viennent s’écraser, comme les insectes sur le pare-brise d’une belle voiture lancée à pleine vitesse. Ça ne fait pas de bruit, et le monde file à toujours vive allure sur les autoroutes de la bonne conscience...

« Il ne reste plus que les vieux éduqués en faveur du libre-échange, ceux qui sont encore bloqués au XXe siècle. En un mot, ceux qui nous gouvernent... »

 

Et de conclure :

 

 

« C’est le sens de ma candidature aux primaires populaires de la gauche. Je ne suis pas candidat à la gestion de ce système qui détruit la planète, asservit les hommes et anéantit leur droit de choisir. Je suis candidat à la transformation de ce système. »

Mondialisation soft

 

Comptait-il le transformer, franchement, ce « système extrémiste », en compagnie des Hollande, Moscovici, Cahuzac et Sapin, tous ces gens qui sont, et depuis belle lurette, et par mille biais, « les alliés des marchés financiers » ? C’est lui qui en est transformé, surtout. Car le même M. Démondialisation soutient, désormais, le projet d’accord de libre- échange transatlantique. « N’est-ce pas un peu contradictoire ? » l’interroge un journaliste. Arnaud Montebourg : « Enfin, c’est-à-dire que les accords de libre-échange ils sont, d’abord il ont un avantage c’est qu’il y a deux entités, c’est pas la mondialisation. C’est deux continents, qui ont des règles, qui ont des préférences. (...) Donc, c’est un accord qui peut être égalitaire. C’est un accord qui peut être gagnant-gagnant et non pas perdant-perdant, ce qui était le cas de la mondialisation jusqu’à présent. Et ce n’est pas un accord de mondialisation, c’est un accord régional, entre deux régions du monde. » (RTL, 16/6/2013.)

 

Voilà qui mériterait la médaille d’or du sophisme. Il aura suffi de quelques mois à ce tribun, à peine, quelques semaines, pour s’adonner à la « cogestion de ce système qui détruit la planète », pour s’asseoir sur son strapontin ministériel – et ses convictions. Le tout parsemé de quelques « couacs », savamment orchestrés, largement commentés par radios et télés : sur le dossier Dailymotion, sur le P-DG d’Orange Stéphane Richard, sur Lazard et la future Banque publique d’investissement, etc. Une façon d’entretenir son image « de gauche », genre « dissident de l’intérieur », qu’il ne soit pas carbonisé par ses années en Hollandie.

 

Tragique

 

On pourrait hausser les épaules à ce banal retournement de veste, ricaner de ce félon si ordinaire qui aura monnayé un soutien populaire - ses inattendus 17 % - contre un intitulé ronflant de « redressement productif », ironiser sur sa déclaration enfiévrée au soir de la primaire : « Chacun doit savoir que ma détermination à poursuivre le combat pour les idées et les rêves que je porte, pour les solutions nouvelles que je veux mettre au pouvoir, est totale », quand sa « détermination » n’a consisté, depuis, qu’à avaler des couleuvres et à enfiler une marinière. Mais dans cette farce, il faut voir le tragique. Quelles forces reste-t-il, à gauche, pour affronter franco cette mondialisation ? De trahisons en renoncements, à quelles branches se raccrocheront les ouvriers de Goodyear et d’ailleurs ? Au printemps 2011, la fondation « progressiste » Terra Nova – à la droite du Parti socialiste – publiait une note intitulée : « Gauche : quelle majorité présidentielle pour 2012 ? » Ses penseurs recommandaient une « stratégie centrale “France de demain”, une stratégie centrée sur les valeurs », avec « 1. Les diplômés. 2. Les jeunes. 3. Les minorités. 4. Les femmes », tandis que les ouvriers seraient abandonnés au Front national : « Le FN se pose en parti des classes populaires, et il sera difficile à contrer. » Inutile, donc, même d’essayer.

TIMIDES PROMESSES

 

 

Aux Goodyear et ailleurs, durant sa campagne, François Hollande n’avait pas multiplié les envolées, n’avait guère promis monts et merveilles. Mais c’était pour mieux tenir parole comme il le soulignait ici-même, sur ce parking : « Il faut être capable, quand on est un parti de gouvernement, quand on est un candidat à l’élection présidentielle, il faut être capable de traduire cette inquiétude en actes de régulation, qui soient crédibles et qui ne soient pas illusoires. Parce que rien ne serait pire que de venir devant des travailleurs comme Nicolas Sarkozy a pu le faire à Gandrange, de leur assurer que leur outil industriel sera préservé, que leur emploi sera pérennisé, et quelques mois plus tard de constater la fermeture d’un site et des licenciements. » On en retenait, en gros, que « l’État peut fixer des règles », et que « la jurisprudence qui s’est établie [sur les licenciements boursiers] doit devenir une loi ». Et il enfonçait le clou à un Des Paroles et des actes spécial primaires : « La question des licenciements boursiers, elle est posée. On a toujours des exemples qui nous viennent à l’esprit : Goodyear il y a encore quelques mois défrayait cette chronique et on a mille illustrations d’entreprises qui, pour des raisons purement spéculatives, pour améliorer leur rendement, décident de licencier. Il faut pénaliser financièrement. Pourquoi il faut pénaliser financièrement ? Parce que si c’est bien le motif, avoir un gain boursier et si on impose une taxe, en fait c’est une taxe sur le licenciement...

— Sur un mode administratif, pas judiciaire ? interroge le journaliste, Patrick — Non ça c’est tout de même pas ni administratif ni judiciaire, c’est fiscal, ça coûte plus cher. Vous licenciez, vous payez plus cher.

— Mais qui décide si c’est un licenciement boursier ? insiste David Pujadas. — Bah il y a des preuves très faciles à établir, vous avez un cours de bourse, vous avez les bénéfices et vous avez licencié pour que le cours de bourse monte. »

 

Il ne s’engageait pas à « interdire », juste à « taxer » les licenciements boursiers. Ça ne paraissait pas excessif. Mais il n’a même pas avancé d’un pas, n’a même pas essayé d’avancer, dans cette direction pourtant bien modeste.

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Commentaires : 2
  • #1

    Guadet (mardi, 02 septembre 2014 20:48)

    "Je vois déjà les mines accablées des copains devant mon radotage, tant on le sait tout ça, tant on l’a vu et revu, dit et redit"
    Exactement !
    Pourquoi essayer de sauver quelque chose du PS ? Pourquoi dénoncer encore les retournements de veste ? À d'autres époques, n'a-t-on pas vu Fabius, Jospin ou Aubry faire allégeance au capitalisme libéral, déjà ?
    Un politicien du PS ne parle et ne travaille que pour sa carrière et non pour un idéal ou un but généreux. En cela il ne fait que suivre les idées dominantes, soutenues aussi par ceux-là même qui les critiquent. Avec le règne du relativisme, tout idéal, tout projet d'avenir généreux, tout souci du bonheur de l'homme est vu comme une croyance irrationnelle, un danger immédiat pour l'harmonie du monde. Seul doit exister l'Argent, qui a l'avantage d'échapper au monde corrompu des idées, d'être purement matériel et de ne pas connaître les frontières. Il constitue la fraternité la plus universelle et la plus solide, grâce à sa pure trivialité.
    Reste au politicien d'être un poète qui arrive à faire croire, le temps d'une élection, à de jolies fables à l'eau de rose, pour réenchanter un peu le monde.

  • #2

    Guadet (jeudi, 04 septembre 2014 10:57)

    Ce qui serait intéressant, c'est que la gauche se pose des questions sur ses motivations profondes, sur ses fondements. La défense des classes populaires était-elle sa raison d'être ou n'était-elle qu'un moyen ? Je me souviens que Sartre était le maître à penser des gens "de gauche". Quand on étudie l'existentialisme sartrien, on ne peut s'empêcher d'y voir une origine de l'individualisme libéral libertaire. Comment fonder là-dessus une idée de bien commun ou une solidarité ? Avant même Sartre, les politiciens de gauche luttaient souvent plus contre les transcendances que contre les capitalistes pour soi-disant émanciper les peuples. Mais sans transcendance, plus d'espoir vers un bien à venir, plus de véritable responsabilité personnelle, plus de base collective.
    Terra Nova reste dans une logique de gauche en abandonnant les classes populaires. Mélenchon, malgré son talent et sa générosité, est au contraire en contradiction avec ses propres idées : les Français le sentent bien et lui refusent une large adhésion alors même qu'ils pensent qu'il est proche de La solution politique à la crise actuelle.