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07

sept.

2014

Eloge du Cardinal de Richelieu (II), par Henry Kissinger

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A une époque dominée par la ferveur religieuse et le fanatisme idéologique, une politique étrangère objective et dégagée d''impératifs moraux ne fut pas moins déconcertante qu'un sommet enneigé en plein désert.

Richelieu voulait en finir avec ce qu'il estimait être l'encerclement de la France, épuiser les Habsbourg et empêcher l'apparition d'une autre grande puissance aux marches de la France – en particulier à la frontière allemande. Une seul critère réglait sa politique d'alliances : les intérêts de la France.

 

 

Il l'appliqua d'abord envers les Etats protestants et, plus tard, envers les musulmans de l'Empire Ottoman. Afin d'épuiser les belligérants et de prolonger la guerre, Richelieu alimenta les caisses de ses ennemis , soudoya les gens, fomenta des insurrections et mobilisa une extraordinaire panoplie d'arguments dynastiques et juridiques. Son habileté fit que la guerre, qui avait commencé en 1618, s'éternisa, au point que l'histoire ne lui trouva pas, en définitive, de nom plus approprié que celui qui mettait en valeur sa durée : la guerre de Trente ans.

La France se tint à l'écart tandis que l'Allemagne était ravagée, jusqu'à ce que , en 1635, l'épuisement des belligérants parût de nouveau annoncer la fin du conflit et une paix de compromis. Mais un compromis ne faisait pas l'affaire de Richelieu tant que le roi de France n'était pas devenu aussi puissant que l'empereur Habsbourg et , de préférence, plus fort.

 

 

Poursuivant ce objectif, il persuada son souverain , au cours de la dix-septième année de guerre, de la nécessité d'entrer en lice dans le camp des princes protestants – et sans chercher de plus noble justification que l'occasion d'exploiter la puissance grandissante de la France :

 

« C'est la marque d'une singulière prudence que d'avoir contenu les forces hostiles à votre Etat pendant une période de dix ans avec les forces de vos alliés, en mettant la main à la poche et non à l'épée ; puis de vous engager dans une guerre ouverte quand vos alliés ne peuvent plus exister sans vous est un signe de courage et de grande sagesse ; qui montre que, dans l'administration de la paix de votre royaume, vous vous êtes comporté comme ces économes qui, ayant pris grand soin à amasser l'argent, savent aussi le dépenser. »


 

La politique de la raison d'Etat dépend surtout, pour sa réussite, de la faculté d'affirmer des rapports de pouvoir. Les valeurs universelles sont définies par l'idée qu'on s'en fait et n'exigent pas d'être constamment réinterprétées ; ce serait d'ailleurs un illogisme. Mais déterminer les limites du pouvoir exige à la fois cette expérience et de l'intuition, et une adaptation constante aux circonstances. En théorie, certes, l'équilibre des forces devrait être aisément calculable ; dans la pratique, il s'est révélé extrêmement difficile à mettre en place avec réalisme. Il est encore plus compliqué d'harmoniser ses calculs personnels avec ceux des autres Etats, ce qui est la condition première de son bon fonctionnement. Le consensus sur la nature de l'équilibre découle habituellement d'une période de conflit.

 

Richelieu se savait capable de maîtriser la situation, ne doutant pas qu'on pût accorder les moyens à la fin avec une précision quasi mathématique. « La logique requiert que la chose qui doit être soutenue et la force qui doit la soutenir soient en proportion géométrique l'une par rapport à l'autre », écrivait-il dans son Testament politique. Le destin l'avait fait prince de l'Eglise, ses conviction l'avaient conduit à recherche la compagnie intellectuelle de rationalistes comme Descartes et Spinoza, pour qui l'action humaine pouvait être scientifiquement établie, la conjoncture lui avait permis de transformer l'ordre international au bénéfice de son pays.

 

 

Pour une fois, un homme d'Etat prenait la mesure de sa juste valeur. Richelieu connaissait intimement ses objectifs, mais lui-même – et ses idées- n'auraient pas triomphé s'il n'avait pas su adapter sa tactique à sa stratégie.

 

Une doctrine si neuve et si dénuée de passion ne pouvait s'imposer sans être prise à partie. L'équilibre des forces, quand bien même il dominerait un jour la scène politique, attaquait de front la tradition universaliste, fondée sur la primauté du droit moral.

 

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Machiavel

 

L'une des critiques les plus radicales fut celle du célèbre humaniste Jansénius, qui s'éleva contre cette idée d'un politique coupée de tout ancrage moral :

 

« Pense-t-on qu'un Etat séculier, périssable, doive prévaloir sur la religion et l'Eglise ? […] Le Roi Très Chrétien doit-il croire que rien, dans la conduite et l'administration de son royaume, ne l'oblige à étendre et à protéger celui de Jésus-Christ, son Seigneur ? […] Oserait-il dire à Dieu : Ta puissance et Ta gloire, et la religion qui enseigne aux hommes à T'adorer, peuvent disparaître et être détruites, du moment que mon Etat est à l'abri de tout risque ? »

 

Or Richelieu ne disait rien d'autre à ses contemporains, et pour autant que nous sachions, à son Dieu. Ce reductio ad absurdum (un argument si immoral et si dangereux qu'il se réfutait de lui-même) que dénonçaient ses contemporains condensait très exactement sa pensée – et donne la mesure de la révolution qu'il impulsait : Premier ministre du Roi, il soumettait en effet la religion et la moralité à la raison d'Etat, elle seule guidant son action.

[...]

Richelieu était bel et bien le manipulateur qu'on stigmatisait, et il utilisait la religion exactement comme on le lui reprochait. Sans doute aurait-il rétorqué qu'il se contentait d'analyser le monde tel qu'il était, à peu près comme Machiavel avant lui.

 

 

 

Comme Machiavel, il aurait peut-être préféré un monde plus attentif aux exigences de la morale, mais il ne doutait pas que l'histoire jugerait son action d'homme d'Etat à l'usage qu'il aurait fait du contexte et des facteurs auxquels il avait été confronté. Si l'on juge un homme d'Etat à l'aune des objectifs qu'il s'est fixés et de leur réalisation, Richelieu doit compter parmi les figures fondatrices de l'histoire moderne. Car il laissa derrière lui un monde radicalement différent de celui qu'il avait trouvé et initia la politique que la France allait appliquer pendant les trois siècles suivants.

 

Et c'est ainsi que la France affirma sa domination sur l'Europe et agrandit considérablement son territoire. Durant le siècle qui suivit les traités de Westphalie, qui, en 1648, mirent fin à la guerre de Trente ans, la raison d'Etat devint le principe directeur de la diplomatie européenne. Ni le respect que porteraient à Richelieu les hommes d'Etat des siècles suivants, ni l'oubli dans lequel tomba son adversaire, Ferdinand II, n'auraient étonné le Cardinal, qui ne se berça jamais d'illusions, même à son propre sujet. « Dans les affaires de l'Etat, écrivait-il dans son Testament politique, celui qui a le pouvoir a souvent le droit, et celui qui est faible ne peut qu'avec difficulté s'empêcher d'avoir tort aux yeux de la majorité du monde » maxime que les siècles suivants contredirent rarement.

 


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Henry Kissinger

 

L'influence de Richelieu sur l'histoire de l'Europe centrale fut à l'inverse des réussites qu'il engrangea au nom de la France. Il redoutait un Europe unifiée et en empêcha l'avènement. Selon toute vraisemblance, il retarda de deux siècles environ l'unification de l'Allemagne. On peut voir dans la phase initiale de la guerre de Trente ans une tentative de la part de Habsbourg pour se poser en dynastie unificatrice de l'Allemagne – en appliquant une politique très voisine de celle adoptée par l'Angleterre lorsqu’elle était devenue un Etat-nation sous la tutelle d'une dynastie normande, imitée à quelques siècles d'intervalle par la France des Capétiens. Richelieu contrecarra les plans des Habsbourg, et plus de trois-cent souverains se partagèrent le Saint Empire romain germanique, chacun jouissant de la liberté de mener la politique étrangère de son choix. L'Allemagne ne parvint donc pas à devenir un Etat-nation ; absorbée par des querelles dynastiques sans grandeur, elle se replia sur elle-même. De sorte qu'elle ne mit en place aucune politique nationale et se fossilisa dans un provincialisme dont elle ne sortit qu'à la fin du XIXème siècle, lorsque Bismark l'unifia.

Elle devint le champ de bataille où se livrèrent la plupart des guerres européennes, souvent déclenchées par la France, et manqua la première vague de colonisation outre-mer.

 

 

Lorsqu'elle fut enfin unifiée, elle sut si peu définir son intérêt national que son manque d'expérience produisit les pires tragédies du Xxème siècle.

 

Mais les dieux punissent souvent l'homme en accomplissant trop entièrement ses vœux. L'analyse du cardinal, à savoir que le succès de la Contre-Réforme ferait de la France le simple appendice d'un Saint Empire romain germanique de plus en plus centralisé, était sûrement correcte, surtout si l'on en concluait comme il le fit certainement, à l'avènement de l'Etat-nation. Mais là où l'idéalisme wilsonien se voit contesté par l'écart entre les professions de foi et la réalité, la raison d'Etat est battue en brèche par une expansion trop ambitieuse. Car le concept de raison d'Etat tel que le formulait Richelieu ne comportait aucune limite. Jusqu'où irait-on avant d'estimer que les intérêts de l'Etat étaient satisfaits ? Combien de guerres faudrait-il pour garantir la sécurité ?

 

L'idéalisme wilsonien, affirmant une politique dénuée d'égoïsme, court perpétuellement le danger de négliger les intérêts de l'Etat ; la raison d'Etat de Richelieu risque d'entraîner des tours de force autodestructeurs.

 


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C'est ce qui arriva à la France après l'accession de Louis XIV sur le trône. Richelieu avait légué aux roi de France un Etat fort et prépondérant, avec, à ses frontières, une Allemagne faible et divisée et une Espagne en perte de vitesse. Mais la sécurité n'assura pas à Louis XIV la paix de l'esprit ; il y vit une occasion de conquêtes. Au nom d'une raison d'Etat trop ardemment invoquée, il inquiéta le reste de l'Europe et dressa contre la France une coalition qui finit par contrecarrer ses objectifs.

 

Pendant les deux siècles qui suivirent la gestion de Richelieu, la France n'en fut pas moins le pays le plus influent d4europ, et elle reste encore aujourd'hui une pièce importante sur l'échiquier international. Peu d'homme d'Etat peuvent se targuer de tels succès. Pourtant, Richelieu remporta ses plus beaux succès lorsqu'il était le seul homme d'Etat de son époque à se délester des contraintes morales et religieuses de la période médiévale.

 

 

Ses successeurs durent, par la force des choses, gérer un système que la plupart des Etats appliquaient eux aussi à partir des principes qu'il avait posés. La France perdit ainsi l'avantage d'avoir en face d'elle des adversaires bridés par des considérations d'ordre moral, comme l'avait été Ferdinand au temps de Richelieu. Maintenant que tous les Etats observaient les mêmes règles du jeu, il devenait difficile de marquer des points. Malgré toute la gloire qu'elle valut à la France, la raison d'Etat exigea une remise en cause incessante des acquis, un effort sans fin pour repousser les frontières du pays, pour se poser en arbitre des conflits qui divisaient les Allemands et , par là, dominer l'Europe centrale. Vint donc le jour où la France, épuisée par la tâche, perdit progressivement le pouvoir de façonner l'Europe.

 


 

extrait de Diplomatie, Henry Kissinger

pages 52 à 55

 

 

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Commentaires : 1
  • #1

    cochonailles63 (mercredi, 10 septembre 2014 18:43)

    Tout ceci n'est pas sérieux quant à notre actualité ; qui aujourd'hui pourrait se permettre de conduire une politique dictée par le seul intérêt de la nation, sans prendre en compte l'opinion publique par exemple ?
    Je me demande. Reste que l'analyse historique est intéressante, je vais lire ça