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08

sept.

2014

Le communisme a échoué. Le capitalisme est en faillite. Et maintenant ? (Eric Hobsbawm)

Nous vous proposons aujourd'hui, la traduction d'un des derniers articles de l'un des historiens les plus marquants du 20ème siècle. 3 ans avant sa mort, Eric Hobsbawm analyse la crise financière des subprime, qu'il considère comme le signe de la faillite du capitalisme. Avant de tirer sa révérence, il nous livre cette splendide analyse qui affirme que le système économique du 21ème siècle se trouve quelquepart entre communisme et capitalisme. Un système basé sur une économie mixte, où l'objectif ultime est l'amélioration des conditions sociales collectives permettant d’offrir une vie meilleure à chaque être humain. 

Le 20ème siècle est derrière nous, mais nous n'avons pas encore appris à vivre dans le 21ème siècle, ou tout du moins à penser d'une manière qui lui corresponde. Cela ne devrait pas être aussi difficile qu'il n’y paraît, car l'idée de base qui a dominé l'économie et la politique dans le siècle dernier a manifestement disparu dans les catacombes de l'histoire. C'était la façon de penser les économies industrielles modernes, ou d'ailleurs n'importe quelle économie, de deux façons contraires s'excluant mutuellement: le capitalisme ou le communisme.

 

Nous avons vécu deux tentatives pratiques pour réaliser ceux-ci dans leur forme pure: les économies planifiées d'États centralisés de type soviétique et l'économie capitaliste de marché totalement libre et non contrôlée. Le premier est tombé en panne dans les années 1980, et les systèmes politiques communistes d'Europe avec lui. Le deuxième s’effondre sous nos yeux dans la plus grande crise du capitalisme mondial depuis les années 1930. À certains égards, il s'agit d'une crise plus grave que dans les années 1930, parce que la mondialisation de l'économie n'était pas encore aussi avancée qu'elle ne l'est aujourd'hui, et la crise de 1930 n'avait pas affecté l'économie planifiée de l'Union soviétique. Nous ne savons pas encore à quel point les conséquences de la crise mondiale actuelle seront grave et durable, mais cette crise marque certainement la fin du capitalisme du marché-libre qui a capturé le monde et les gouvernements depuis les années coïncidant à la prise de pouvoir de Margaret Thatcher et du président Reagan.

 

En conséquence, l’impuissance est le trait commun entre ceux qui croient à un pur capitalisme de marché sans Etat, une sorte d'anarchisme bourgeois international, et ceux qui croient en un socialisme planifié non contaminé par la recherche du profit privé. Les deux sont en faillite. L'avenir, comme le présent et le passé, appartient à une économie mixte dans laquelle public et privé sont liés, d'une manière ou d'une autre. Mais comment ? C'est le problème auquel tout le monde est confronté aujourd'hui, surtout pour les personnes de gauche.

 

Personne ne pense sérieusement revenir aux systèmes socialistes de type soviétique - non seulement en raison de leurs fautes politiques, mais aussi à cause de la lenteur et de l'inefficacité croissante de leurs économies - bien que cela ne doive pas nous conduire à sous-estimer leurs impressionnantes réalisations sociales et éducatives. D'autre part jusqu'à ce que le marché libre mondial ait implosé l'année dernière, même les partis de gauche modérés des pays riches du capitalisme d’occident et d’Australasie s’étaient engagés de plus en plus fortement à la réussite du capitalisme du marché-libre. En effet, entre la chute de l'URSS et maintenant, le capitalisme n’a jamais été dénoncé comme inacceptable par l’un de ces partis ou l’un de ses dirigeants. Aucun n’est allé plus loin que le parti travailliste. Dans leurs politiques économiques Tony Blair et Gordon Brown peuvent être décrit sans réelle exagération comme des « Thatcher en pantalon ». La réciproque est également vraie pour le parti démocrate aux États-Unis.

« Le 20ème siècle est derrière nous, mais nous n'avons pas encore appris à vivre dans le 21ème siècle, ou tout du moins à penser d'une manière qui lui corresponde. »

« L’impuissance est le trait commun entre ceux qui croient à un pur capitalisme de marché sans Etat, une sorte d'anarchisme bourgeois international, et ceux qui croient en un socialisme planifié non contaminé par la recherche du profit privé. »

 

L'idée de base du parti travailliste depuis les années 1950 était que le socialisme n'était pas nécessaire, car un système capitaliste pouvait prospérer et générer plus de richesses que n'importe quel autre. Tout ce que les travaillistes avaient à faire était d'assurer une distribution équitable. Mais la violente accélération de la mondialisation à partir des années 1970 a rendu cette position de plus en plus difficile à tenir et a finalement mortellement sapé la base traditionnelle du Parti Travailliste, et de la social-démocratie en général. Beaucoup ont alors convenu dans les années 1980 que si la refonte du navire du Parti Travailliste n'était pas nécessaire, ce qui était une possibilité réelle à l'époque, son réaménagement était obligatoire.

 

Mais le réaménagement n’a pas eu lieu. Sous l'impact de ce qu'il considérait comme le renouveau économique thatchérien, le New Labour, depuis 1997, a avalé l'idéologie, ou plutôt la théologie, de l'intégrisme de la globalité du marché libre. La Grande-Bretagne a déréglementé ses marchés, vendu ses industries au plus offrant, cessé de produire des biens à l'exportation (contrairement à l'Allemagne, la France et la Suisse) et a investi son argent pour devenir le centre mondial de services financiers et donc un paradis pour Millionnaires blanchisseurs d'argent. C'est pourquoi l'impact de la crise mondiale sur la livre sterling et l'économie britannique est susceptible d'être plus catastrophique que sur toute autre économie occidentale majeure - et le rétablissement complet pourrait être plus difficile.

 

Vous direz peut-être que tout est fini maintenant. Nous sommes libres de retourner à l'économie mixte. La vieille boîte à outils du Parti Travailliste est toujours disponible - tout jusqu'à la nationalisation - donc allons-y et utilisons une fois de plus les outils, que le Parti Travailliste n'aurait jamais dû mettre de côté. Mais cela suggère que nous savons comment les utiliser. Nous ne le savons pas. D’une part, nous ne savons pas comment surmonter la crise actuelle. Aucun des gouvernements du monde entier, des banques centrales ou des institutions financières internationales ne le savent: ils se trouvent tous dans la peau d’un aveugle essayant de sortir d'un labyrinthe en tapant sur les murs avec différentes sortes de bâtons dans l'espoir de trouver le moyen de sortir. D'autre part, nous sous-estimons l’addiction des gouvernements et des décideurs aux grognements du marché libre, qu’ils ont vénéré durant des décennies. Avons-nous réellement rompu avec l’idée selon laquelle l'entreprise privée à but lucratif constitue toujours la meilleure manière de faire les choses, parce que la plus efficace ? Cette organisation de l'entreprise et de la comptabilité doit-elle être le modèle des services publics, de l'éducation et de la recherche? Que le fossé croissant entre les super-riches et le reste de la population importe peu, tant que tout le monde (à l'exception de la minorité des pauvres) puisse obtenir un peu mieux ? Que le besoin ultime d’un pays en toutes circonstances est une croissance économique maximale et une compétitivité commerciale? Je ne le pense pas.


« Avons-nous réellement rompu avec l’idée selon laquelle l'entreprise privée à but lucratif constitue la meilleure manière de faire les choses ? Cette organisation doit-elle être le modèle des services publics ? Que le fossé croissant entre les super-riches et le reste de la population importe peu, tant que tout le monde puisse obtenir un peu mieux ? Que le besoin ultime d’un pays est une croissance économique maximale et une compétitivité commerciale? Je ne le pense pas. »

« Une politique progressive devra passer par le secteur public et non par le secteur privé, où il ne s’agira pas seulement de générer une hausse des revenus et de la consommation des ménages, mais d'élargir les possibilités de ce que Amartya Sen appelle les «capacités» de tous par l'action collective. »

Mais une politique progressiste doit aller au-delà d’une plus grande rupture avec les hypothèses économiques et morales de ces 30 dernières années. Il a besoin d'un retour à la conviction que la croissance économique et la richesse qu'elle apporte est un moyen et non une fin. La fin est ce qu'elle apporte à la vie, aux chances de réussite dans la vie et aux espoirs des gens. Regardez Londres. Bien sûr, il est important pour nous tous que l'économie londonienne soit florissante. Mais l’importance de l'énorme richesse générée par la capitale n'est pas qu'elle a contribué à 20% ou 30% du PIB de la Grande-Bretagne, mais la façon dont elle affecte la vie de millions de personnes qui y vivent et y travaillent. Quels genres de vie sont mis à leur disposition? Peuvent-ils se permettre d'y vivre? S'ils ne peuvent pas, que leur importe que Londres soit également un paradis pour les ultra-riches. Peuvent-ils obtenir des emplois décemment payés ou des emplois tout court ? S'ils ne peuvent pas, pas la peine de vanter tous ces restaurants étoilés au Michelin et leurs grands chefs. Où peuvent-ils scolariser leurs enfants? Les écoles délabrées ne pourront être compensées par le fait que les universités de Londres pourraient former une équipe de football de lauréats du prix Nobel.

Une politique progressive devra passer par le secteur public et non par le secteur privé, où il ne s’agira pas seulement de générer une hausse des revenus et de la consommation des ménages, mais d'élargir les possibilités de ce que Amartya Sen appelle les «capacités» de tous par l'action collective. Cela signifie, cela doit signifier, initiative publique à but non lucratif, même s’il ne s’agit que de la redistribution de l'accumulation privée. Les décisions publiques doivent viser à améliorer les conditions sociales collectives permettant d’offrir une vie meilleure à chaque être humain. C'est la base de la politique progressiste qui ne consiste pas à maximiser la croissance économique et les revenus personnels. Cette lutte ne sera jamais plus importante que face au plus grand problème auquel nous sommes confrontés au cours de ce siècle, la crise de l'environnement. Quel que soit le logo idéologique que nous choisissons pour elle, elle se traduira nécessairement par un changement majeur de l'économie de marché vers l'action publique, un changement plus grand que celui envisagé par le gouvernement britannique. Et, compte tenu de l'acuité de la crise économique, sans doute un changement assez rapide. Le temps n'est pas de notre côté.


Eric Hobsbawm

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Commentaires : 1
  • #1

    rémi (mercredi, 10 septembre 2014 18:40)

    Pas évident de défendre le progrès, alors même que tous les pourfendeurs d'une l'économie plus sociale usent de ce terme également. Ne faut-il pas sortir de cette impasse en changeant d'abord de vocabulaire. Le progrès a déjà fait beaucoup de dégats !!