mer.

17

sept.

2014

France Inter aime bien Netflix, mais pas la grève à Air France

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Ce lundi matin 15 Septembre, France Inter, radio de gôche, nous a encore gratifié d'une matinale low-cost, comme Patrick Cohen sait si bien les faire... Deux sujets, en ce frais lundi, avaient semble-t-il buzzé en conf de rédac... : la grève à Air France et l'arrivée de la plateforme américaine de streaming payant Netflix en France.

Pour les non initiés, Netflix proposera dorénavant, pour une somme modique,  un accès illimité à un grand nombre de séries américaines et françaises...

Une véritable révolution, dit-on...

Autant dire que la modernité était en marche ce matin encore sur les ondes d'Inter ; pas comme ces incapables de pilotes corporatistes, refusant de se conformer aux exigences d'une mondialisation à bas prix...

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A bien écouter France Inter, on constate ceci : le parti pris journalistique va toujours en direction du consommateur... Netflix ? « Miam miam ! », le bon streaming ce soir dans mon canap'... Air France ? Saloperie de grève qui « nous » bloque, « nous » les honnêtes voyageurs, qui payons déjà nos billets un prix exorbitant...

Avec qui derrière tout ça ? (Je vous le demande, Monsieur Cohen...) Des ouvriers, des travailleurs, des ingénieurs ? Absolument pas !  Des empêcheurs de tourner en rond accrochés à leurs « privilèges d'un autre temps... » , voilà tout ! Dommage, Monsieur Cohen, que les consommateurs soient également travailleurs, ouvriers, ingénieurs...

 

Un jour, Nicolas Demorand s'est rendu compte que la presse en ligne, n'étant pas taxé aux mêmes taux que la presse écrite, était victime d'une forme de distorsion de concurrence, ce qui était vrai, et il a crié à l'injustice ! On entendit moins France Inter à l'époque nous expliquer combien il était moderne de s'ajuster aux exigences et valeurs du monde globiche.

 

Mais peut-être certains journalistes estiment-ils que la concurrence, vantée à tout bout de champ sur les ondes, n'apporte des bienfaits que dès lors qu'elle s'arrête aux portes de leur propre « corporation ».

Car le journal de 7h00 attaquait très fort :

 

Hèlène Fily : « Combien de pilotes en grève aujourd'hui à Air France ? Combien d'avions cloués au sol, et pourquoi ? Nous serons en direct de Roissy.

 

[...]« Au moins la moitié des avions d'Air France resteront sur le tarmac aujourd'hui. 60% des pilotes sont en grève, peut-être plus préviennent les syndicats et ils veulent tenir toute la semaine, une grève dure, contre les modalités de développement de la filiale low-cost du groupe Transavia. Les pilotes réclament un contrat de travail unique. La directeur leur répond qu' « on ne fait pas du low-cost avec les règles traditionnelles » ; et chacun campe sur ses positions.

Marion Lourre, vous êtes en direct de l'aéroport de Roissy dans le nord de Paris et les premières perturbations sont visibles, hein, Marion ?

 

Marion Lourre : Alors, pas de cohue dans le terminal 2F de Roissy, seuls quelques vols apparaissent en rouge sur le tableau et pour cause, les vols annulés ne sont pas tous affichés et beaucoup de voyageurs ont changé leurs plan ; mais ça n'empêche pas un certain nombre de naufragés de faire la queue, déjà, au comptoir d'Air France. Hélène travaille à l'INSERM et risque de rater un congrès à Vienne en Autriche. Elle devait y présenter ses travaux.

 

La naufragée  : « Eh ben, mon vol est annulé et du coup je ne peux pas y aller. Donc, des français seront manquant à ce congrès alors que tout le monde y va et c'est vraiment hyper pénible ! Enfin, je suis en train de me dire que le droit de grève, vraiment, ç'est un beau droit mais il faut pas l'exploiter comme ça parce que Air France, c'est insupportable, c'est des travaux qu'on prépare pendant super longtemps et voilà en trois secondes... Je suis pas assez réveillée pour m'énerver mais j'hallucine encore. »

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Bien. Nous voilà mieux informés... S'en suit l'interview de deux autres passagers, dont les déboires nous sont contés.

Et puis... c'est tout. Pour l'analyse, le pourquoi de la grève, on peut toujours attendre. Difficile de faire admettre un mouvement de grève à l'opinion sans en expliciter le pourquoi des revendications. Mais finalement, est-ce vraiment l'objectif ?

 

Au doigt mouillé, je pense ne pas trop m'avancer en supposant donc qu'en sortie de matinale, sur les coup de neuf heures, 75% des auditeurs d'Inter se seraient prononcés contre cette grève, n'en voyant pas l'utilité, sinon un combat corporatiste. Un grand classique du traitement médiatique de la grève ; Inter fait aussi mauvais que RTL, ce qui est pathétique.

Heureusement, on pouvait compter sur Dominique Seu, le lendemain à 7h20 pour cette fois ci analyser la situation avec l'oeil froid et néolibéral qui le caractérise. Enfin, sur Inter, on allait nous expliquer le pourquoi de la grève dans l'éditorial de 7h20 intitulé : « La grève est-elle légitime ?»

 

Patrick Cohen : La grève à Air France s’amplifie aujourd’hui, avec 60% des vols annulés. Une question simple : le mouvement des pilotes est-il légitime ?

 

Dominique Seux : Non, cette grève a mauvaise presse, et c’est assez normal. Les pilotes donnent l’impression de défendre un statut privilégié qui a été mis en place il y a longtemps quand le transport aérien ne fonctionnait pas avec les mêmes règles. Et que, surtout, il n’y avait pas une pression des clients, les passagers, pour avoir des prix bas – c’est le succès des low costs.
 

N’oublions pas le point de départ de la mutation obligée des compagnies aériennes : le lancement des filiales low cost des grandes compagnies – Transavia pour Air France - est la réponse à EsasyJet et RyanAir et la réponse à l’attente des clients. Les pilotes, un peu comme les cheminots dans une autre branche du transport, défendent des conditions de travail particulièrement avantageuses. Ils volent environ 25% de temps en moins que les pilotes de Lufthansa ou de British Airways et 35% de moins que les pilotes des compagnies low cost. Leurs revenus sont en moyenne de 15.000 euros bruts pour un commandant de bord et peuvent aller jusqu’à 20.000 euros. Pourquoi ose-t-on la comparaison avec les cheminots ? Parce que ce sont les deux seules professions qui peuvent paralyser leur secteur d’activité une semaine entière.

[…]

En 1996, le patron d’alors d’Air France, Christian Blanc, envisage avec les ex-Air Inter d’être pionner sur ce marché du low cost qui balbutie à peine. Il y avait une fenêtre de tir incroyable, mais déjà une grève des pilotes interdit l’aventure. Au tournant des années 2000, rebelote. Air France arrête ses filiales charters Aéromaritime et Air charter en échange de la paix sociale. En 2004, on recommence. Avec la création de Transavia, les syndicats de pilotes obtiennent des garde-fous, comme la limitation de la flotte à 14 avions. C’est pour faire sauter ces verrous et alors que la situation s’est beaucoup dégradée avec la crise de 2008, qu’Alexandre de Jugniac a décidé cette fois-ci de tenir.


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Contrairement à Dominique Seux, je ne souhaite pas aux pilotes d'avions français les conditions de travail d'Easyjet...

Et puis, si je prends l'avion, je préfère que le pilote soit en forme, reposé, et bien payé.

Moins payer les gens, Dominique... Tu parles d'une aventure... Et puis, dis-moi, éditorialiste inamovible à France Inter, c'est pas légèrement une entorse à la concurrence libre et non faussée ?

 

Enfin, les auditeurs ayant bien compris les enjeux liés à cette grève, on pouvait passer à Netflix ; cédant aux sirènes de la communication, France Inter avait invité, le jour du lancement de la plateforme en France, ni plus ni moins que le PDG de la boite ; un peu comme si Steeve Jobs était venu faire la promo de l'Iphone 4, quelques années auparavant, dans les studios de Pat'Co.

Un événement à lui tout seul, ce Mr Netflix. Du genre qui vante les mérites de son produit, comme le ferait tout bon commercial, enrobé d'un mystère suffisant pour le faire passer pour une véritable révolution. On parle bel et bien du streaming payant !

Magique en effet.

Mais enfin, la question n'est pas vraiment là. Netflix ne pose pas de problèmes et c'est là sa grande force. Netflix est invisible, liquide, fluide ; Netflix est une société du net, sans ouvriers ni travailleurs apparents ; sans grèves ni blocages. Hors sol.

 

Sans politique. Le rêve du consommateur en somme ; un pur produit de consommation, de divertissement, moralement non condamnable. Que du plaisir !

Netflix, ou le rêve sans cesse renouvelé d'une société de cadres, beaux, dynamiques, créateurs d'une économie de l'intelligence dans laquelle l'imagination sans limite a dépassé les classes sociales. D'une société de consommateurs, sans producteurs, sans friction.

 

Netflix ou Air France ? Le tout, tout de suite, facile et divertissant au service du consommateur domine à grande échelle. France Inter n'y prend même plus garde... Dans un cas, le social est invisible et tout se passe sans heurts ; la vie à la Netflix nous semble aller de soi. Personne ne se cache derrière sinon de la technique.

Chez Air France, il y a des travailleurs, des pilotes par exemple, et n'en déplaise à France Inter, ceux-ci n'ont pas encore décidé de devenir fluides au point de n'être plus qu'un coût de trajet qu'il faudrait presser jusqu'au noyau.

On peut s'en indigner comme Monsieur Seux ; on peut aussi se dire que ceux qui possèdent un moyen de pression sur leur direction (pas seulement les pilotes d'avions) ont sûrement raison de s'opposer à la dégradation de leurs conditions de travail.


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Ouvrir une matinale d'Inter sur les gémissements d'une conférencière en partance pour Vienne est une honte. Ne pas expliquer les enjeux d'une grève est encore une honte, car ces enjeux ne concernent pas seulement Air France, ou les cheminots ou n'importe quelle boîte privée en difficulté : ce sont des millions de salariés en France et partout dans le monde qui, sans en être toujours conscients, sont pressurés parce que leurs exigences consuméristes ainsi que la concurrence illimitée sont devenues les armes suprêmes capables de justifier toute régression sociale.

 

Chez Netflix, il n'y aura jamais de grève, parce que des travailleurs, il y en a si peu ; si peu qu'on ne les voit même pas. Tant mieux ?

A France Inter en tout cas, on adore Netflix.

 

 

Antoine Lamnège

 

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Commentaires : 5
  • #1

    passanparla (mercredi, 17 septembre 2014 20:07)

    P Cohen est exaspérant ! j'ai switché sur RMC, au moins au sait ce qu'on y trouve et ça se prend pas la tête !
    je me souviens du débat avec Taddéi l'année passé à l'émission de France 5. Je crois que beaucoup de choses se sont jouées ce jour là.
    En pleine affaire Dieudonné en plus !

  • #2

    marieLek (mercredi, 17 septembre 2014 22:14)

    Merci pour votre blog qu je viens de découvrir. Lundi j'ai pesté seule pendant les 10 minutes de l'invité de 7h50. Comment des journalistes peuvent penser que le ressenti du directeur de Canal+ à l'arrivée de Netflix en France ai un quelconque interet...

  • #3

    Antoine Lamnège (mercredi, 17 septembre 2014 22:44)

    @marilek Oui, c'est exactement ça. Inviter le patron de canal + ET celui de Netflix dans le même matinale... Effarant, tout simplement ; une promotion déguisée, dont Cohen semblait se satisfaire qui plus est.

  • #4

    Guadet (jeudi, 18 septembre 2014 10:16)

    "En finir enfin avec des privilèges d'un autre temps" est la novlangue pour "Il faut toujours baisser les salaires et rendre les conditions de travail plus dures"

  • #5

    twim (jeudi, 02 octobre 2014 08:51)

    D'ailleurs, j'ai écouté france inter la semaine dernière, et cette info de Netflix continue, on dirait, à intéresser "les gens" ou les journalistes, j'hésite. PUBLICITE Scandaleuse, pour une boite qui pose des problèmes à la création !