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21

sept.

2014

« Si les ours avaient été domesticables, ils auraient été domestiqués...» (René Girard)

L'ouvrage Les origines de la culture de Réné Girard, propose sous forme d'une dialogue, la synthèse de sa pensée colossale, fondée sur les concepts centraux de désir mimétique de sacrifice  et du Bouc émissaire .

Dans une controverse qui l'oppose à Régis Debray, Réné Girard reproche à ce dernier son analyse trop « économiciste » d'un phénomène culturel aussi considérable que l'apparition de la domestication animale...

 

 

[…] je crois qu'on a commencé à traiter les animaux comme des êtres humains afin de les sacrifier, en remplaçant les victimes humaines par des victimes animales. Cependant, les animaux réagissent à la domestication seulement s'ils ont une disposition qui va dans ce sens, autrement rien ne se passe. On a souvent avancé que les sociétés accomplies étaient celles qui savaient s'entourer d'animaux domestiques. Mais comment pouvait-on domestiquer ces animaux, et pourquoi certaines sociétés l'ont elles fait ? Les théories qui circulent ne me paraissent guère vraisemblables. Bien sûr, pour domestiquer un animal, il faut s'en occuper continuellement, le faire vivre à l'intérieur du groupe, dans la communauté, l' «humaniser» si l'on peut dire. Le motif initial ne peut pas être les avantages économiques de la domestication. Ceux-ci en effet ne peuvent pas être pensés avant de se produire effectivement, contrairement à ce qu'imagine le rationalisme un peu court de Régis Debray dans son Feu sacré.

 

La domestication ne peut avoir été programmée ! On peut penser d'ailleurs que, aux premiers stades, la domestication était anti-économique : les animaux domestiqués devaient souffrir de toutes sortes de maladies liées au stress de la captivité ; la quantité de microbes et de virus que les animaux sauvages introduisaient chez les humains devait être énorme. L'explication fonctionnaliste est illusoire. Dans certains endroits du monde, il n'y avait pas d'animaux domestique, comme dans le Mexique pré-colombien, par exemple, où avaient lieu des meurtres rituels massifs d'êtres humaines. La substitution des animaux aux humains dans les sacrifices n'a là-bas jamais eu lieu. Comme je l'ai déjà raconté dans Des choses cachées, l'élément qui a été éclairant pour moi, c'est que les Ainu, une population indigène de l'extrême nord du Japon, ont essayé de domestiquer les ours polaires, pour des raisons rituelles : ils ont essayé de les « humaniser » en les gardant avec leurs enfants et en les allaitant.


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Comme nous le savons, les Ainu ont échoué, car, pour diverses raisons aussi bien physiologiques que liées à l'environnement, les ours polaires ne sauraient être domestiqués. Si les ours avaient été domesticables, ils auraient été domestiqués, ou si, au lieu d'ours, il s'était agi d'antilopes ou de tout autre ruminant, la domestication aurait pu avoir lieu. Seul le rituel peut fournir une explication vraisemblable car, pour que la victime puisse assouvir la colère des sacrificateurs, il faut qu'elle ressemble suffisamment à l'homme. Avant de la sacrifier, il faut donc l'humaniser en l'incorporant longuement à la communauté. J'ai lu quelque part que, depuis la disparition des sacrifices animaux, aucune espèce nouvelle n'a été domestiquée. La domestication est une entreprise humaine et religieuse, un sous-produit inattendu du sacrifice animal. La culture humaine et l'humanité elle-même sont filles du religieux.

 

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extrait de Les origines de la culture, Réné Girard.

ed. chez Pluriel. pages 170,171

Et sinon...

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Commentaires : 5
  • #1

    rémi (lundi, 22 septembre 2014 15:25)

    original comme point de vue. En me renseignant un peu sur girard j'ai vu qu'il était très chrétien, n'est pas ? ca compte.

  • #2

    Guadet (mardi, 23 septembre 2014 11:35)

    Le point commun entre les explications de Girard et de Debray que vous présentez est de mettre l'intérêt comme moteur unique des actions humaines. On peut imaginer, comme on peut le voir dans le comportement de certains animaux, que le point de départ a été plutôt affectif, avec adoption de petits orphelins ou le besoin de compagnie.
    Dans la mythologie grecque, c'est Éros qui met le monde et l'homme en mouvement. Cela a été repris par la tradition chrétienne où l'Amour est premier dans la création. L'explication de Girard ne me semble pas correspondre tout à fait aux anciens textes religieux.
    L'utilisation de l'animal comme simple objet utilitaire est très récente. C'est le libéralisme qui a mis au centre de tout l'intérêt individuel. Cela a été dénoncé dès l'origine par l'Église catholique. On n'a pas voulu écouter cette "voix de l'obscurantisme", et on en voit le résultat aujourd'hui.

  • #3

    Alain (mardi, 23 septembre 2014 14:33)

    Pour le chat, il semblerait que cela soit le chat lui-même qui soit approché de l'homme car les greniers de grain attiraient ses propres proies et la proximité de l'homme le mettait à l'abri de ses ennemis. Cela ne serait le fait que d'une poignée d'individus qui seraient les ancêtres de tous les chats domestiques. Si on ajoute à cela que le chat est le seul animal domestique dont l'ancêtre vit en solitaire, on peut y voir l'explication qu'il est resté bien plus indépendant que le chien et qu'il reste avec ses maîtres de par sa volonté et pas par instinct de meute ou de troupeau

  • #4

    Antoine Lamnège (mardi, 23 septembre 2014 17:16)

    @ guadet Je n'ai pas compris votre dernière phrase. L'Eglise a-t-elle dénoncé l'intérêt ou l'utilisation utilitariste des animaux ?
    Pour ma part, il me semble que votre interprétation "grecque" n'est pas incompatible avec celle de Girard. Lui, parle de civilisations antérieures au Vème siècle avant JC.
    C'est cette question de la domestication qui se serait arrêtée depuis qu'on ne sacrifie plus que je trouve fascinante.

  • #5

    Guadet (mercredi, 24 septembre 2014 00:43)

    @ Antoine Lamnège

    L'Église a dénoncé le libéralisme comme menant à l'individualisme et à la loi du plus fort.

    « La liberté des Révolutionnaires débouche dans la tyrannie des forts sur les faibles, leur égalité dans le despotisme toujours plus cruel de quelques milliardaires sur le peuple, leur fraternité dans les luttes intestines et la guerre inexpiable entre les classes. Quelques-uns comprennent ceci, tandis que beaucoup ne voient pas le caractère essentiellement satanique de la Révolution. Mais ceux qui pénètrent en dessous de la surface des choses voient que la question religieuse est sous-jacente à toutes les autres questions agitées à présent : que c’est de la peste du libéralisme politique et économique que surgit le libéralisme athée et anti-chrétien. » (L. Billot, Traité de l’Église du Christ, 1900)

    Voir aussi http://osp.frejus-toulon.fr/liberalisme-peche/

    Pour le sacrifice des animaux dans les anciennes religions, on a pu l'interpréter comme une manière de contourner l'interdiction originelle de tuer. Un animal ne pouvait être tué et consommé qu'à condition d'en laisser une part aux dieux ou à Dieu. Les troupeaux n'étaient pas captifs mais dans une campagne ouverte, et les bergers étaient d'abord ceux qui les défendaient contre les carnassiers. Je vois pas qu'une religion ait jamais incité à faire de l'animal un objet, même religieux, et c'est ce qui m'étonne dans la thèse de Girard. L'animal étant un être vivant ne peut appartenir qu'à la divinité.
    Mais j'avoue que je n'ai pas lu le livre de Girard et que je n'ai que mes souvenirs de mes études en histoire, en anthropologie religieuse et en théologie.