jeu.

25

sept.

2014

Proverbe allemand : «Le français aboie mais ne mord pas...» 

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Lors de l'émission Arrêt sur images du 18 Septembre 2014, Marie-Noelle Lienemann (députée à la gauche du PS), longtemps parlementaire européenne, rapporte cette anecdote qui en dit long sur le déséquilibre qui existe aujourd'hui entre la France et l'Allemagne. «Le français aboie mais ne mord pas...» lui aurait confié un parlementaire allemand en fin de repas... « Vous n'avez jamais dans un journal allemand, poursuit-elle, on ne peut pas faire [quelque chose] en Europe parce que la France ne le veut pas... Jamais ! »

Marie-Noëlle Lienemann voit juste. Qui se soucie de l'avis d'Hollande en Allemagne ? Pas grand monde. Pas de quoi influer sur une décision nationale en tout cas. Mais alors, l'écart est-il si devenu si grand entre les deux puissances historiques du continent ? Non. En réalité, cet écart de puissance est largement fantasmé par nos dirigeants, qui, ce faisant, justifient un alignement politique sur l'Allemagne qui 1) nous affaiblit de fait 2) nous exaspère 3) délégitime dangereusement nos institutions.

 

 

             

               Regardons les choses en face : d'un côté, une élite politico-économique française, fascinée par son voisin rhénan, comme elle l'est périodiquement depuis deux siècles, à mesure que celui-ci semble devenir trop puissant ; de l'autre, une Allemagne forte de sa puissance industrielle, et dont l'avis de la France ne saurait influer la stratégie nationale.

On retrouve là le syndrome historique d'une France « stagnante », sur la défensive face à son voisin devenu plus puissant que lui après 1866, il y a presque 150 ans.

 

Cette résignation allait culminer après la Grande guerre et jusqu'en 1940, lorsque la République, résignée, se retrancherait derrière la ligne Maginot, n'ayant pu obtenir les garanties suffisantes anglaises et américaines pour s’aventurer seule dans le maintien de l'équilibre européen.

A l'époque, le déséquilibre était terrifiant. En 1939, la France était peuplée de 40 millions d'habitants, contre 70 millions d'allemands. L'écart dans la production industrielle était également considérable. Ayant peu à faire valoir sinon son prestige, l'élite française joua profil bas, dans les années 20 et Aristide Briand notamment, tenta de s'attirer les faveurs de Stresemann plutôt que de devoir l'affronter.

Ce fut un échec. Hitler, 10 années plus tard, doucherait les partisans de cette stratégie de façon radicale.

 

Lorsque l'Allemagne renaquit de ses cendres entre 1945 et 1970, et redevint une puissance économique majeure, elle n'en demeurait pas moins divisée.

 

La France, quant à elle, admise dans le camp des vainqueurs, trouva un rang de « grande puissance moyenne », dotée d'une économie en croissance, d'un siège au conseil permanent et de l'arme nucléaire.

L'opposition entre les superpuissances américaine et soviétique assura pour 40 années le calme entre anciens ennemis, devenus partenaires (réconciliés mainte fois) au sein de la communauté européenne.

A partir de 1989, la donne a changé.

L'Allemagne s'est réunifiée. Le capitalisme mondial et a fortiori européen a muté : les préceptes néolibéraux de concurrence libre et non faussée, de démantèlement de l'Etat, l'émergence d'une finance débridée ont mis à mal toute stratégie coopérative entre Etats européens notamment.

Depuis le début des années 2000, la constitution de la zone euro, et plus encore après la crise économique et financière de 2008, les rapports de force nationaux – qu'on avait pu croire définitivement équilibrés - ont repris une forme plus habituelle, c'est à dire pyramidale, avec encore une fois l'Allemagne en son sommet.

 

En admettant que les peuples n'ont pas tous la même structure démographique, économique et sociale, la même culture politique, la même histoire tout simplement, il faut admettre qu'ils n'ont pas toujours les mêmes intérêts.

Cet élément fondamental semble avoir été oublié durant quelques décennies, à partir du moment où ces « égoïsmes » se trouvaient tempérés par les anciens équilibres - la guerre froide, des états forts, une Allemagne divisée, et des politiques économiques nationales.

 


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Angela Merkel déclarait, il y a peu, que « ce qui est bon pour l'Allemagne l'est aussi pour toute l'Europe ».

Preuve, s'il en est que les rapports de force entre états d'Europe sont de retour, face visible : cette déclaration est absolument fausse !

L'Allemagne défend ses intérêts et elle aurait tord de ne pas le faire... Malheureusement, ceux-ci sont largement contraires à ceux d'autres états en Europe, qui pour lors, ne sont pas parvenus à défendre les leurs, ni à faire contrepoids à l'Allemagne.

La classe politique française, en particulier, porte une lourde responsabilité dans l'affaire qui se joue depuis bientôt 15 années, dans ce déséquilibre des forces. Les réformes Hartz conduites par l'Allemagne à partir de 2000 se sont faites unilatéralement, et ont conduit à une concentration de la base industrielle européenne sur son territoire et ses dépendances. Partout ailleurs, la désindustrialisation s'est accentuée.

L'Euro, dans ces conditions, renforce par sa chèreté l'économie la plus exportatrice de biens manufacturés haut de gamme, et peu dépendante de la compétitivité-prix.

Face à cette stratégie non coopérative, les autres pays « partenaires » n'ont aujourd'hui d'autre choix que de suivre, ou de décliner plus encore. La France, sans broncher, semble-t-il, a décidé de s'aligner.

Alors, nos dirigeants sont-ils toujours atteints du syndrome de la « petite France » face à la « grande Allemagne » ? Comparent-ils leur époque à celles de Briand ou de Daladier au point de ne rien dire, de peur de vexer l'ogre allemand ? Cet état d'esprit est ancré, c'est certain...

 

Mais enfin ! La France n'est pas en danger. Aucune guerre ne la menace avec l'Allemagne ni aucune puissance mondiale. La France fait des enfants ; sa population croit par rapport à celle d'outre-Rhin (66 millions contre 80 millions, on est loin de 1940 !) ; elle est la cinquième puissance économique du monde et n'a pas à s'excuser de ne pas être l'Allemagne, qui a également des faiblesses.

Les résultats économiques, un taux de croissance, un taux de chômage, cachent bien souvent une réalité différente et bien plus dure que les chiffres ne le montrent dans les pays cités en modèle (et dont le nom change à chaque décennie, d'ailleurs). Il s'agirait de s'en méfier.

 

Mais si une chose est certaine, c'est bien que cet état d'esprit défaitiste de notre classe dirigeante, cette soumission assumée aux exigences idéologiques d'un autre État, fût-il ami, n'est pas longtemps compatible avec l'attachement d'un peuple à ses institutions.

On le voit de plus en plus.

Et que peut-il se passer ? Une rupture ? Un choc ? Une radicalisation politique en France ou en Europe ? Qui souhaite cela ?

Non, il est encore temps de reprendre confiance en soi.

Oui, mais alors... qui au parti socialiste pour oser dire que la France ne prendra plus ses ordres, ni à Bruxelles, ni à Berlin, sans négocier ?

Qui à droite pour expliquer que l'époque où nous voulions devenir un autre pays que le nôtre est révolue ?

Qui pour expliquer que nous n'allons pas faire la guerre, car personne en France ne veut envahir l'Allemagne ? Qui pour ne plus jamais gémir : « Nous ne pouvons pas faire cela, car l'Allemagne ne le veut pas... » ?

 

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A l'UMP, au centre, au Parti Socialiste, clairement, il n'y a personne, exceptée peut-être Marie-Noëlle Lienemann... Voilà pourquoi le Front National progresse. Parce que personne n'aime entendre à longueur de journée qu'il est un moins que rien.

A la gauche des socialistes, les frondeurs, le Parti de Gauche, on semble acter petit à petit que la question de la souveraineté est au cœur de nos difficultés et qu'une confrontation politique avec l'Allemagne est inévitable, ainsi que l'a bien montré Aurélien Bernier. Pour autant, la sclérose intellectuelle qui touche le PS et les dissensions au sein du Front de gauche n'augurent rien de bon de ce côté la de l'échiquier politique, à deux ans et demi de la présidentielle...

En attendant, la droite allemande peut dormir tranquille : effectivement, depuis 15 ans, « la France aboie mais ne mord pas » ; mieux, les meilleurs avocats de la politique allemande sont chaque mercredi dans l'hémicycle... à Paris !

 

 

Antoine Lamnège

 

Et sinon...

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Commentaires : 9
  • #1

    Guadet (mercredi, 24 septembre 2014 10:54)

    « ce qui est bon pour l'Allemagne l'est aussi pour toute l'Europe »
    Monstrueux d'avoir osé dire une telle horreur qui réduit à néant l'avis de tous les autres membres de l'Union !
    C'est comme d'annoncer triomphalement : "Ça y est : l'Europe est devenu un empire allemand !"
    À quoi a servi la Résistance et les millions de morts de la seconde guerre mondiale ?
    D'autant plus que l'Allemagne trouve dans les pays soumis les idées d'Hitler déjà implantées :
    Judéo-christianisme accusé de tous les maux, scientisme, matérialisme, euthanasie des improductifs, destructions des anciennes structures sociales et enfin destruction de la personne devenue simple rouage d'une grande machine économique donnant le pouvoir à quelques-uns.

  • #2

    Antoine Lamnège (mercredi, 24 septembre 2014 13:01)

    Vous y allez un peu fort sur les idées d'Hitler déjà implantées... Je suis d'avis que le fascisme n'est pas à nos portes.
    Ce qui est la marque de ces dernières années, c'est la prise de contrôle de fait de l'Europe et de ses institutions par l'Allemagne, d'autant plus que la France s'est mise en position de "suiveuse" muette de son voisin.
    Nous avons d'autres intérêts à défendre.

  • #3

    Ti breton (mercredi, 24 septembre 2014 14:45)

    Quand la croissance du PIB est le seul indicateur que comprennent nos GRANDS médias et que nos flamboyantes élites politiques ne jurent que par cela, le modèle allemand ne risque pas de prendre du plomb dans l'aile.

    Aucun ne se demande à quoi sert la croissance, quel est le prix à payer pour la population (classe moyenne et populaire) pour s'adapter au modèle néo-libéral et allemand. Qui serait d'ailleurs le seul à garantir de la croissance ! Ah bon !
    Depuis le temps qu'on s'adapte notre société va mieux?
    De toute façon tous le disent nous devons le faire, tendre vers ce modèle

    La croissance est religion et les médias prophètes.
    Alors, OUI! La France doit s'adapter, travailler le dimanche, perdre ses jours fériés, être concurrentiel, laisser le MEDEF parler et fermer sa gueule! Parce que quand même la croissance c'est ce qu'il faut!
    Regardez la belle Allemagne, les salariés sont tous si bien payés, les immigrés si bien traités. Tout le monde est tellement heureux de travailler en Germanie qu'ils n'ont plus le temps de faire des enfants.

    Les médias de grande audience ont semble t-il perdu leur esprit critique à coups de rachats par de grands groupes industriels et financiers.
    Dès lors, le modèle allemand ne peut que fasciner médias et élites politiques, n'ont-ils pas adopté la même idéologie ?

  • #4

    Guadet (mercredi, 24 septembre 2014 23:31)

    @ Antoine Lamnège

    Dès qu'on parle de la survie des idées nazies, aujourd'hui, on vous met un point Godwin et on ne vous écoute plus. C'est récemment que, grâce à internet, j'ai pu écouter des discours d'Hitler et que j'ai été étonné d'entendre qu'ils n'étaient pas du tout "ringards" par rapport à la pensée dominante en occident actuellement. Faire d'Hitler juste un méchant de film holywoodien n'aide pas à comprendre le succès de ses idées et la manière de s'en défendre aujourd'hui. Il a su sentir des tendances profondes de son époque, tendances qui apparaissent parfois mieux aujourd'hui. Ce sont des tendances destructrices, mais elles ont bonne presse. On a trop facilement exonéré aussi des personnes sans qui le nazisme n'aurait pas pu s'implanter, comme Heidegger, dont la philosophie a été reprise après guerre avec succès par Sartre, qui est un des pères de la pensée actuelle, en particulier de l'individualisme forcené pour lequel il faut éliminer toutes les barrières sociales.

  • #5

    PortJeanned'arc (jeudi, 25 septembre 2014 17:14)

    Je ne suis pas d'accord pour dire que Sartre est un penseur de l'individualisme forcené. Au contraire, malgré son attachement à la liberté il a été un penseur du collectif (et notamment dans la critique de la raison dialectique)
    Pour Hitler c'est vrai, on est frappé aujourd'hui de voir à quel point ses discours paraissent cohérents avec l'esprit du temps. Il est clair qu'il avait su saisir quelque chose de son époque mieux que bien des acteurs ou penseurs de l'époque. Seulement le contexte de l'époque était tout de même différent, ainsi que l'état de la technologie militaire (peut-être surtout cela d'ailleurs). En tout cas les nations et le nationalisme est un fait massif du 21ème siècle, et il faudra faire avec, que cela nous plaise ou non.

  • #6

    Guadet (vendredi, 26 septembre 2014 01:22)

    @ PortJeanned'arc
    L'existentialisme de Sartre vire souvent à la paranoïa ("L'enfer, c'est les autres") : c'est une mauvaise base pour un élan collectif.
    Je ne vois pas Hitler comme un nationaliste. Les nationalismes ont toujours eu tendance à briser les empires. Hitler cherchait au contraire à constituer un empire, et qui soit fondé sur la race et non sur une culture nationale. Il prenait la race au sens scientifique de l'époque, comme quand Alexis Carrel préconisait d'améliorer la race humaine comme on le fait pour la race bovine, par sélection des reproducteurs. Ça n'a rien à voir avec les luttes de survie culturelle des nationalismes, de la Renaissance à nos jours. La capitale Germania voulue par Hitler était d'un style romain hollywoodien et non pas du tout allemand.

  • #7

    Woyzeck (lundi, 29 septembre 2014 20:09)

    Pour préciser d'un point de vue linguistique, la véritable expression allemande peut être traduite littéralement par "les chiens qui aboient sont ceux qui mordent le moins". Elle n'est d'ailleurs pas à prendre autrement qu'au premier degré : les gens les plus agressifs sont souvent ceux qui n'osent pas aller plus loin dans leur revendication.

    En allemand, cette expression ne vise aucunement les français. Elle a sans doute été reprise ici par un homme politique allemand de droite qui a jugé, mal à propos, que cette expression convenait pour les français.

  • #8

    Guadet (jeudi, 02 octobre 2014 10:30)

    L'actualité va plus loin que moi pour montrer la faveur dont jouit le nazisme dans l'Europe d'aujourd'hui. Voyez qui sont les nouveaux héros de l'UE :

    http://www.les-crises.fr/tyagnibok-neonazi-et-decore-par-lech-walesa-pour-son-combat-pour-la-liberte/

    http://www.les-crises.fr/porochenko-considere-que-les-membres-de-lupa-sont-des-heros/

    Cela peut rappeler les mouvements de Croatie et de Slovénie encouragés déjà par l'Allemagne et l'Europe pour détruire la Yougoslavie. La "Fin de l'Histoire" annoncée à la chute du mur de Berlin n'est en fait fait qu'une reprise de l'histoire interrompue pendant quelques décennies par l'affrontement USA-URSS.

  • #9

    Antoine Lamnège (jeudi, 02 octobre 2014 10:49)

    L'affaire se limite à l'Ukraine mais effectivement les articles de Berruyer ces derniers jours sont inquiétants