lun.

29

sept.

2014

Le dernier grand hourra de l'Allemagne arrogante (Die Welt)(I)

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Dans le journal allemand Die Welt, Olaf Gersemann, rédacteur du service finance, annonce le déclin prochain de son pays, pourtant cité en exemple partout en Europe.

En voici la traduction (1ère partie).

 

 

 

 

Une économie en croissance, des citoyens à l'humeur « Coupe du Monde » : l'Allemagne est souvent citée en modèle aux autres économies du continent en difficulté. La déclin de celle-ci a pourtant déjà commencé.

 

Vieillissement, manque d'investissements dans les infrastructures, diminution de la productivité : la situation en Allemagne est bien plus mauvaise qu'elle ne veut l'admettre.
Vieillissement, manque d'investissements dans les infrastructures, diminution de la productivité : la situation en Allemagne est bien plus mauvaise qu'elle ne veut l'admettre.

August Gersemann était maçon de métier. A côté, il labourait un terrain qui n'était pas le sien. Et parce qu'il ne pouvait pas payer le loyer, il travaillait sur la ferme du propriétaire. Il avait, comme nous le dirions aujourd'hui, trois emplois. En 1902, il est mort, à 32 ans, d'une maladie contagieuse, probablement la typhoïde.

Maria Gersemann, sa femme, dut, elle aussi, travailler. Elle était blanchisseuse à domicile. A la main, car à l'époque, point de machines à laver... Ni d'avion, de radio ou d'aspirateur, par exemple, qui venaient d'être inventés. Longtemps ces objets allaient rester un luxe en Allemagne, réservé à quelques-uns. C'était un monde sans chars et sans bombe atomique, mais aussi sans pilules contraceptives ou antibiotiques.

Joseph, le fils d'August était mineur. Son travail était désagréable et malsain. [...]. Quand Joseph Gersemann avait environ 30 ans, un mineur dans l'industrie houillère allemande gagnait neuf reichsmarks par jour. Cela représentait l'équivalent d'environ quatre livres de beurre.

 

Josef Gersemann est né dans un pays pauvre. Le revenu par habitant, une mesure approximative de la prospérité d'un pays, était en Allemagne, à l'époque, aux environs de celui atteint aujourd'hui par des Etats tels que l'Algérie, la Bolivie ou les Philippines. Dans sa vie, Josef allait connaître une première guerre mondiale, l'hyperinflation, la Grande Dépression, et une autre guerre mondiale. Et pourtant, lorsque Joseph Gersemann est mort en 1991, le revenu par habitant en Allemagne avait depuis sa naissance plus que quintuplé. Il avait acquis un niveau de vie qui, dans son enfance, lui eut semblé inaccessible.

Peut-être le signe le plus évident de ce bouleversement : Josef Gersemann allait s'éteindre à 93 ans - en dépit de ses nombreuses années de travail souterrain et d'une attaque cardiaque précoce. Près de trois fois plus vieux que son père. Et certainement aussi beaucoup plus vieux que n'importe quel autre de ses ancêtres. Pas d'histoire particulière. Et c'est ce qui est si spécial.

 


Prospérité: Le tournant historique pour la jeune génération

En 1800, le revenu par habitant était plus bas qu'il y a trois siècles en Allemagne. Les contemporains de Goethe étaient, en moyenne, plus pauvres que les compatriotes de Luther. Puis vint la révolution industrielle. Les 200 dernières années furent celles d'une prospérité croissante en Allemagne à chaque génération - en dépit de tous les revers. Cinq, six générations de suite, connurent un sort meilleur que celui de leurs parents, phénomène sans précédent dans l'histoire.

L'Allemagne se trouve à un tournant. La génération aujourd'hui en milieu de carrière, a connu un accroissement de richesses comme jamais... Elle entre aujourd'hui dans une nouvelle ère : celle de la stagnation, dans le meilleur des cas. Il y a quelques mois, les experts de la Banque fédérale du pays annonçaient un taux de croissance annuel de 2%, sur la période 2014-2016. Il est encore possible qu'il en soit ainsi, en dépit de la crise en Ukraine, et malgré les sanctions de la Russie qui affectent l'économie allemande.

Trois bonnes années. Probablement les dernières trois bonnes années que nous verrons en Allemagne pendant longtemps. Parce que la phase dans laquelle nous nous trouvons actuellement, est le dernier hourra d'une grande nation industrielle. Cette phase, qui fut la conséquence d'un boom extraordinaire, se termine à présent. Les facteurs qui l'ont permise déclinent irrémédiablement.
L'Allemagne a besoin d'une économie dynamique, plus que jamais. Une croissance forte est la seule possibilité réaliste qui promettrait aux générations futures de retraités d'échapper au déclin. C'est l'inverse qui nous menace : nous serons bientôt en mesure de nous estimer heureux si la performance économique reste dans le vert. L'Allemagne est en passe de redevenir ce qu'elle était, de l'avis du magazine économique britannique "The Economist" à la fin des années 90 : l' « homme malade de l'Europe".

 

 

 


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La croissance économique a été négative au deuxième trimestre. Baisse temporaire ou un premier signe avant-coureur de la crise ?

 

L'Allemagne est en passe de redevenir l' «homme malade de l'Europe ».

 

 

L'ambiance dans le pays est actuellement toute autre. L'Ukraine, l'énergie, la crise de l'euro sont de grands défis plus ou moins perçus aux yeux d'un pays qui possède les meilleures perspectives économiques de la région. "L'Allemagne est forte," expliquait Angela Merkel en 2013, lors de la campagne électorale fédérale. […] L'Allemagne se considère comme le centre économique du continent.
La reprise économique depuis 2005, le miracle économique présumée 2.0, sont montés à la tête de l'Allemagne. De tous les autres pays que nous regardons d'en haut, seule peut-être la Chine est encore en mesure de susciter la crainte. La chancelière nomme l'Allemagne «moteur de croissance», son ministre des Finances Wolfgang Schäuble parle d'un « locomotive de croissance », et le président fait l'éloge du « miracle de l'emploi ».

 

 

Forte de nombreux atouts, l'Allemagne a été déclarée modèle pour le monde. Les banques d'épargne et de chèques postaux Association allemande, par exemple, voient dans les caisses d'épargne un "modèle de réussite pour l'Europe" ; [...] Le gouvernement fédéral, quant à lui, considère (…) que la participation des employés dans l'entreprise devrait se faire dans toute l'Europe, sur le modèle allemand. La chancelière a expliqué qu'il serait souhaitable de tout faire pour que "d'autres pays suivent l'exemple". La transition vers les énergies renouvelables est soi-disant déjà sur le chemin de l'«export » - a dit Merkel: "L'Allemagne est convaincue que si elle peut le faire, alors les autres aussi."
L'orgueil précède la chute.

 

 

 


Exportations: le grand bruit

 

"... nous discutons aujourd'hui, pour préparer demain", expliquait Gerhard Schröder, l'ancien chancelier, quand il a présenté l'Agenda 2010 au Bundestag le 14 Mars de 2003. Les premiers commentaires furent de mauvaise grâce. Le chancelier n'a "pas répondu aux attentes", écrivait le "Süddeutsche Zeitung".
Quiconque eut alors affirmé que l'Agenda 2010 contribuerait quelques années plus tard à réduire le chômage à trois millions de personnes, aurait été raillé. En réalité, personne ne s'y attendait. Mais considérer l'Agenda 2010 comme une réussite, c'est s'arrêter en cours de bataille.
L'une des rares études pertinentes réalisée sur la question a montré que les réformes Hartz ont réduit le chômage de façon permanente d'environ 1,4 points de pourcentage.

 

 

Ce n'est pas peu, certes. Mais la croissance de l'emploi depuis 2005 ne peut donc pas s'expliquer uniquement par ces réformes. Certaines circonstances favorables ont joué.

 

Depuis l'an 2000, il existe, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, quelque chose qui s'apparente à une classe moyenne mondiale. En peu de temps, des centaines de millions de personnes ont échappé à la pauvreté extrême ; la classe moyenne dans les pays émergents et en développement a considérablement augmenté, selon les calculs de la Banque mondiale, passant de 1,4 à 2,6 milliards de personnes, entre 1990 et 2005.

 


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Le facteur décisif est bien sûr la Chine. Entre 2004 et 2007, la croissance économique de la République populaire, a atteint des valeurs comprises entre 10 et 14 pour cent. Et l'économie d'exportation allemande, qui met l'accent sur l'automobile et les machines était bien positionnée pour aider le pays à devenir « l'usine du monde ».
En outre, un deuxième facteur a aidé les exportations allemandes à un boom extraordinaire : en Allemagne, les salaires mensuels bruts moyens des employés à temps plein, à ce jour, ne dépasse pas leur niveau de 1995. […]

 

La vérité sur l'exportation miracle allemand

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Le succès des exportations allemandes est basée en grande partie sur le pouvoir d'achat des autres Etats.

 

 

L'économie allemande a gagné sur les deux tableaux : la demande des émergents a augmenté et la compétitivité des concurrents s'est dégradée. C'était assez pour que l'Allemagne commence en à vendre des tomates à la Grèce ensoleillée.
De nombreuses régions du monde industrialisé ont vécu au-dessus de leurs moyens. [...]
La balance des comptes-courants du Royaume-Uni est lourdement négative depuis 1985. Le Royaume-Uni a donc plus importé qu'exporté pendant toutes ces années – ce qui a bénéficié à l'Allemagne.

 

 

 

La Grande-Bretagne, dans les années 90, était le quatrième plus grand consommateur de biens et de services allemands ; et il est resté avec une balance des comptes courants négative, tout comme l'Italie (3ème importateur). La balance des comptes courants des Etats-Unis (2ème importateur) et en Espagne (8ème) a également plongé sur cette période. Et a partir de 2005, une première depuis des années, le meilleur client de l'Allemagne, la France, est devenu déficitaire.
Nous avons bénéficié des excès des autres. Et maintenant, nous bénéficions du facteur qui est utilisé pour éliminer les dommages: des taux d'intérêt extrêmement bas.


Taux d'Intérêt: le dopage de la BCE

 

Dans de nombreux salons dans le Far West de l'Amérique au 19ème siècle, on offrait un "repas gratuit": Qui commandait une boisson, obtenait un repas gratuit. Dans les faits, trois choses pouvaient se produire : soit les spectateurs montaient après le dîner pour une boisson supplémentaire -, le propriétaire avait payé pour celle-ci. Ou le tenancier avait pris en compte le déjeuner dans le prix des boissons. Ou la nourriture conduisait les invités à boire plus que ce qu'ils voulaient. Quoi qu'il en soit : Le déjeuner était tout sauf «libre». L'hôte ou l'invité, quelqu'un devait payer pour cela. "Il n'y a jamais de repas gratuit" a dit un économiste. Quelqu'un paie - même si l'affaire semble à première vue gratuite.
Il en va de même avec la politique de l'argent pas cher, telle qu'elle est menée par la Banque centrale européenne.

 

Les faibles taux d'intérêt conviennent aux Grecs, aux Espagnols et aux Italiens afin de les aider à se remettre sur pieds. Mais ce qui suit est trop facilement oublié dans le débat public : dans le même temps, ces taux profitent au marché du travail en Allemagne, et à une échelle massive.

[…] L'année dernière, la BCE aurait du, en se fondant sur la situation en Allemagne, fixer des taux d'intérêt à environ quatre pourcents. En fait, ils étaient presque à zéro.

 

 

Le résultat est un plan de relance gigantesque pour l'Allemagne. Les consommateurs consomment davantage, et s'endettent car l'épargne ne rapporte plus. Les entreprises obtiennent aussi des crédits à taux bas, qui, selon les spécialistes, maintiennent en vie artificiellement des milliers d'entreprises. Et le ministre des Finances peut consolider les budgets sans avoir à les retoquer. Selon les calculs de la Banque fédérale d'Allemagne, l'érosion des taux d'intérêt a fait perdre aux autorités fiscales allemandes l'an dernier, près de 37 milliards d'euros.

La phase de taux d'intérêt bas sans précédent est une sorte de dopage continu pour l'économie allemande. Dopage qui risque de se payer cher.

Comme avec n'importe quel dopage, à long terme, de nombreux effets secondaires graves sont à craindre. Les banques et les compagnies d'assurance sont déstabilisés ; des entreprises « zombies » sont maintenue à flot artificiellement ; les trésoriers des villes lâchent les cordons de la bourse ; les citoyens sont tentés de négliger la prudence financière d'autrefois ; enfin, une bulle immobilière n'est jamais loin. Car une autre menace guette : la surchauffe de l'économie. La croissance de l'économie allemande pourrait s'accélérer sous l'influence du dopage à un rythme intenable à moyen terme. Même avec 2% annuels prévus entre 2014 à 2016, notre " potentiel de croissance serait dépassé de manière significative", de l'avis de la Banque fédérale.

 


Or, en Allemagne, le potentiel de croissance tend à décroître. L'une des principales raisons se trouve dans la structure du marché du travail.

 

En moyenne l'an dernier, on comptait en Allemagne de l'Ouest 2,1 millions de chômeurs et 900.000 à l'est. Plus personne aujourd'hui ne croit, comme en 1982, qu'un gouvernement puisse le résorber totalement. [...]. Apparemment, les espérances ont été revues à la baisse.
La réduction du chômage de 5 à 3 millions est sans aucun doute un énorme succès, qu'il y a dix ans, personne n'aurait osé espérer. Seulement, deux choses sont souvent oubliées : la première, c'est que 900 000 autres personnes sont tenues à l'écart de la statistiques du chômage par divers biais statistiques.
La seconde, concerne le « miracle de l'emploi ». Le nombre de chômeurs sans formation professionnelle était en 2013 de 1,28 million, soit 50 000 de moins qu'en 2010 seulement. Le nombre de chômeurs de longue durée a augmenté de 80 000 entre 2010 et 2013 pour atteindre 1,05 millions de personnes. De toute évidence, nous sommes coincés à mi-chemin dans la réduction du chômage. Passer de 3.000.000 à 1.000.000 ou deux millions au moins, semble un rêve très lointain.

 

 

« Nous avons tout essayé, même avec beaucoup d'argent », expliquait le ministre du Travail Nahles il y a quelques mois.

"Mais nous devons faire l'expérience encore et encore, nous ne pouvons pas nous résigner." Nahles, est situé à l'aile gauche du SPD, où l'on n'a pas de doute quant à la puissance bénéfique de l'intervention de l'État dans l'économie.

 

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"Face au chômage, on a tout essayé"

 

La suite demain...

Auteur :

article publié dans Die Welt : à lire en version originale allemande ici.

Traduction : Antoine Lamnège

 

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Commentaires : 3
  • #1

    twim (mardi, 30 septembre 2014 12:14)

    oui, chaque fois qu'on copie un pays modèle, celui ci révèle ses failles une fois que les autres l'ont déjà suivi. Un peu comme lorsqu'en 40, l'armée française était considérée comme la plus puissante du monde.
    Bien vu !

  • #2

    Antoine Lamnège (jeudi, 02 octobre 2014 08:48)

    La plus glorieuse non ?

  • #3

    Court (samedi, 11 octobre 2014 11:38)

    Je vois bien la critique du modèle allemand, mpais non ce pourquoi nous devrions le dépasser...
    Qui plus est, cet exercice d'autoflagellation est aux antipodes des analyses de Doutrepoint, pour ne citer que lui. Alors "Paulo minora canamus"
    MC