mer.

15

oct.

2014

Jean Tirole ou le triomphe de la bêtise calculée (Paul Krugman)

Jean Tirole
Jean Tirole

Nous vous proposons aujourd'hui, la traduction de la tribune que l'économiste américain Paul Krugman, Prix Nobel en 2008, a consacré au Prix Nobel d'économie 2014 : l'économiste français Jean Tirole. Sous un titre qui peut apparaître sans doute un peu trop provocateur, l'analyse de Krugman semble très pertinente. Vous pouvez retrouver ici le texte original.

 

 

Occupé par des activités de la vie réelle, j’arrive en retard pour évoquer la contribution du nouveau Prix Nobel d’Economie Jean Tirole, sur laquelle de nombreuses personnes se sont déjà penchées. Il me semble cependant que je pourrais encore avoir quelque chose d'utile à dire sur les apports réels de la « Nouvelle Organisation Industrielle », dont Jean Tirole est la figure de proue, qui consistent à rendre plus sûr l’adoption de stratégies stupides, pour le plus grand bénéfice de l'économie.

 

 

Qu'est-ce que je veux dire par là? Avant la nouvelle « Organisation Industrielle », les économistes, qui écrivaient à propos de la concurrence pure et parfaite et du monopole, reconnaissaient, s'ils étaient honnêtes, que la plus grande partie de l'économie réelle prenait la forme d’un oligopole, c’est-à-dire d’une compétition entre un faible nombre de concurrents, mais ils n’allaient pas beaucoup plus loin et se bornaient à effectuer des signes de la main en guise d’avertissement. Pourquoi? Parce qu'il n’existait pas un modèle général de l'oligopole.

 

Et il n’en existe toujours pas. Quand vous avez un petit nombre de concurrents, de manière à ce que chacun puisse avoir une influence significative sur les prix, beaucoup de choses peuvent se produire. Ils peuvent s’entendre entre-eux, même implicitement si une loi antitrust existe, mais quelles sont les limites de l’entente, et pourquoi et quand peut-elle parfois se briser? Nous aimons à penser que les entreprises cherchent à maximiser leurs profits, mais qu'est-ce que cela signifie lorsque les interactions d’un petit groupe créent des situations de « dilemme du prisonnier » ?

 

Et pourtant vous souhaitez modéliser l'économie, en pensant à ces choses, et ces choses ne sont parfois pas modélisables sans évoquer la concurrence imparfaite. C'était le cas dans mon propre domaine d’étude du commerce, où le fait d’essayer de modéliser le rôle des rendements croissants revenait à prendre en compte le fait que les rendements croissants internes aux entreprises devaient conduire à briser la concurrence parfaite.

Paul Krugman
Paul Krugman

Avant l’arrivée de la « nouvelle organisation industrielle », les sciences économiques avaient pris l’habitude de mettre ces questions à l’écart. Les rendements croissants, une cause du commerce ? Vous ne pouvez pas traiter ce sujet car nous ne disposons pas d’une théorie de la concurrence imparfaite, ce qui revenait à supposer que tout était basé sur la question de l’avantage comparatif. (Onze Harry Johnson a écrit un papier plus ou moins triomphant sur ce sujet.) Les investissements en « Recherche et Développement » et le pouvoir de marché temporaire qui en résulte, une source de progrès technologique? Non, nous ne pouvons pas l’étudier.

 

L’apport de la « nouvelle organisation industrielle », ne constitue pas tant une solution qu’une attitude. Non, nous ne disposons pas d’un modèle général d'oligopole - mais pourquoi ne pas raconter de telles histoires et regarder où elles «conduisent ? Nous pouvons simplement supposer l’établissement de prix ou de quantité non coopératifs ; oui, les entreprises réelles vont probablement trouver des moyens de s’entendre, mais nous pourrions apprendre des choses intéressantes en travaillant sur les cas où elles ne le font pas. Nous pouvons faire des hypothèses absurdes sur les goûts et la technologie qui mènent à une version docile de la concurrence monopolistique; non, les marchés réels ne fonctionnent pas comme cela, mais pourquoi ne pas utiliser cette version pour réfléchir aux rendements  croissants dans le commerce et la croissance?

 

 

Fondamentalement, la « nouvelle organisation industrielle » a permis de raconter des histoires plutôt que de prouver des théorèmes, et a de ce fait rendu possible l’évocation de problèmes et de modèles qui avaient été exclus par les limites de la concurrence parfaite. C'était, je peux vous le dire par expérience, profondément libérateur. Bien sûr, il y eut une phase ultérieure où les choses se sont trop libérées - quand un étudiant diplômé et intelligent pouvait produire un modèle pour justifier quoi que ce soit. Cela sonnait l’heure du travail empirique! Mais à ce moment-là, l’essentiel avait été accompli.

 

Paul Krugman

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Commentaires : 3
  • #1

    François Saint Pierre (jeudi, 16 octobre 2014 15:51)

    Petit billet extrêmement subtil. Félicitations à M. Krugman qui laisse à chacun le soin d'apprécier si Jean Tirole n'est pas allé un peu trop dans la "phase ultérieure"

  • #2

    carpof2000 (jeudi, 16 octobre 2014 18:30)

    Euh, suis-je le seul à ne pas voir exactement le lien entre le titre et l'article ?

  • #3

    Ferradini JM (mardi, 19 mai 2015 11:39)

    Paul Krugman rappelle que la théorie libérale suppose une "atomicité" des acteurs sur le marché c'est à dire qu'ils sont tous d'une dimension comparable, aucun d'entre eux n'est suffisamment puissant pour fausser à son profit le fonctionnement "libre" du marché. Ce présupposé est pris en compte dans tous les modèles économiques. Or l'économie réelle mondialisée actuelle est aux antipodes de cette atomicité, elle se compose d'oligopoles extrêmement puissants, peu nombreux qui se concurrencent entre eux, s'entendent plus ou moins implicitement et certains se retrouvent souvent dans le "dilemme du prisonnier" à savoir que leurs intérêts individuels les font agir à l'encontre de l’intérêt collectif. Il n'y a pas de modèle mathématique de l'oligopole c'est à dire que ces conglomérats ne répondent à aucune règle ou prévision de l'économie. Des barbares, des gangsters qui prennent le pouvoir partout (ndl non dite par PK). Que devient JT avec son tableau noir et son gilet beige clair face à cela ? Il fait "comme si", comme si le marché était atomisé. Ce qui lui permet de continuer à mettre en équation des hypothèses sans lien avec la réalité la tête dans son tableau noir comme une autruche embaumée (embaumée bien sûr, tout est bon qui permet de masquer la vérité), ... la bêtise calculée.