mer.

22

oct.

2014

La vie est un bal masqué

Un texte intéressant d'André Maurois, écrivain qui refusa , craignant pour sa famille, de devenir le porte-parole de la France libre en 1940, comme de Gaulle le lui proposait, mais qui conserva toujours l'estime de celui-ci qui louait "sa haute distinction humaine, si délicate et si généreuse."

« Cherchez et vous vous trouverez. » Eh oui ! Non seulement sur le plan littéraire, mais sur le plan humain, vous devrez vous trouver et ce n’est pas si facile. J’ai bien connu autrefois le grand Pirandello dont toutes les pièces avaient pour sujet les variations de la personnalité. « Dès l’école me disait-il, j’ai été obsédé par cette idée que l’unité de la personne n’est pas une peinture vraie de l’homme. Nous jouons un personnage pour certains êtres, un autre pour d’autres. C’est si vrai que nous souffrons parfois de nous trouver en même temps avec deux amis ; il nous faut renvoyer l’un des deux pour nous sentir à notre aise. Beaucoup de fugues conjugales s’expliquent par l’impossibilité de continuer à jouer un rôle qui, au début, avait été accepté de bonne foi. Un homme s’est drapé dans une fausse vertu. Il a pris une attitude qu’il ne peut soutenir. Il doit s’évader, c’est-à-dire recommencer la vie avec une autre femme, pour laquelle il jouera un autre rôle qui, à ce moment, lui conviendra mieux… Qu’il y ait, au-delà de tous ces personnages, un moi unique à rejoindre, illusion !... Vie c’est changement. Quand le mouvement cesse, l’être vieillit et meurt. »

 

                Pirandello avait raison. Un seul homme a en lui cent hommes possibles. Est-il bon ? Est-il méchant ? Les deux. Vous pouvez être, et vous le savez, tendre et cruel, raisonnable et violent, capable de sagesse et de folie. Cela dépend des circonstances, des lectures, des conseillers, des partenaires. Pensez par exemple à Chateaubriand. Il y avait en sa composition un homme religieux, croyant,  très attaché au christianisme par ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, mais aussi un homme prêt à succomber à toutes les tentations que condamne le christianisme, un orgueilleux, un libertin. Lequel de ces personnages était Chateaubriand ? Aucun, si vous le séparez des autres. Chateaubriand était une somme. Pensez encore à Napoléon ? Quel chef d’Etat eu jamais plus d’ambition ? Quel conquérant se montra plus insatiable ? Et pourtant, dès qu’il réfléchit sur lui-même et sur son destin, quelle modération ! A Sainte-Hélène il retrouve, son masque d’empereur soulevé, une âme de sous-lieutenant, d’étudiant dont le rêve eut été de vivre à Paris avec trente sols par jour et d’applaudir Talma dans Corneille.

Qui était le vrai Napoléon ? Mais tous. Et chacun d’eux avait été sincère, même à ses propres yeux. Nous jouons des rôles pour nous comme pour les autres. En passant sous les projecteurs des sentiments et des âges, nous en prenons les couleurs comme ces danseuses dont la robe est blanche, mais qui paraissent tour à tour jaunes, roses ou bleues. Votre moi jeune rit aujourd’hui des passions des vieillards qui seront les vôtres quand vous traverserez le faisceau du projecteur de la vieillesse. La fonction aussi transforme les êtres. Tel adolescent rebelle qui, prenant part au monôme du bac, brisa d’un coup de poing la mâchoire d’un Commissaire, finira Garde des Sceaux ou Premier président de la Cour d’appel. Tel jeune poète qui s’est cruellement moqué de l’Académie sera un jour enivré d’y entrer au roulement des tambours, et de lui faire son remerciement. Et non seulement vous avez en vous les dix, les cent hommes que feront apparaître, l’heure venue, les amours, les âges, les fonctions, mais d’autres encore qui resteront à jamais inconnus. Il y a des êtres qui, très tôt dans la vie, ont adopté une pose et ne la quitteront plus. Parfois cette pose est belle. C’est celle de l’homme sage, austère, fidèle qui se consacre entièrement au bonheur des autres et a renoncé aux plaisirs. Seulement l’acteur qui joue ce grand rôle entend parfois une voix intérieure lui dire : « Es-tu vraiment condamné pour vivre la vie entière à cet emploi ? Tu jouerais les Don Juan et les immoralistes aussi bien que les autres, si tu voulais… Et ce serait tellement plus amusant. Qui sait ? Peut-être même plus vrai. » Alors on pense confusément qu’on a raté sa vie, qu’on s’est privé des plus grandes joies. Et pourquoi ? Parce que l’on osait plus arracher de son visage le masque sous lequel tous avaient appris à vous connaître et qui d’ailleurs représentait l’un des aspects vrais de votre personne. Un seul aspect réalisé à côté de tant de possibles condamnés.

J’avais naguère connu, en Angleterre, une femme ravissante, d’une timidité presque morbide. Epouse d’un mari très intelligent, elle semblait tout à fait éteinte par lui. Des hommes, attirés par sa beauté, lui avaient fait une cour ardente ; son mutisme et son apparente indifférence les avaient découragés. Un soir une hôtesse londonienne donna un bal masqué. Le hasard m’assit un instant à côté d’une jeune femme très bien faite, qui ne dansait pas. J’engageai par politesse une conversation ; elle répondit avec tant d’esprit, tant de hardiesse que je restai près d’elle, conquis. Quand elle fut bien sûre de m’avoir enchanté par la grâce de son corps et celle de ses propos, elle rit et souleva son masque. Stupéfait, je reconnus ma belle muette. Le masque lui avait permis d’être une autre. Une autre qui était elle-même. Sans doute est-ce pour des raisons de ce genre que les bals masqués de l’Opéra eurent jadis tant de succès. Il est si agréable de s’oublier pour se retrouver différent.

 

                La vie est un bal masqué. Faut-il toujours y porter le même masque ? Cela dépend du masque --- et de vous. S’il ne vous va pas, s’il vous blesse, si vous avez le sentiment qu’il vous contraint à jouer un rôle pour lequel vous n’êtes pas fait, alors essayez-en d’autres. Ce rayon est bien approvisionné. A côté du masque grave du futur homme d’Etat, voici celui de l’artiste qui se porte avec une chemise ouverte à carreaux rouges et blancs ; voici celui du futur médecin, au regard aigu, derrière ses lunettes. Il est temps encore de changer. Mais attention ! Le masque fera pour vous le bal. Car les autres masques vous prendront pour ce que vous paraîtrez. Vous qui entrez au bal de la vie, choisissez bien votre masque. 

 

André Maurois, 1966

Écrire commentaire

Commentaires : 0