ven.

24

oct.

2014

Séries télévisées et bonheur conforme (Serge Halimi)

Hélène et les Garçons
Hélène et les Garçons

Au moment où les négociations du GATT témoignent du refus par Washington de concéder toute exception culturelle à la libéralisation des échanges, certaines séries françaises destinées aux adolescents, en particulier « Hélène et les garçons », résistent avec un franc succès à la concurrence américaine. Elles parviennent même à être commercialisées à l’étranger. Pourtant, à les regarder jour après jour, on est frappé par leur médiocrité et par l’insipide portrait qu’elles dressent de la jeunesse.

« Cinquante-deux pour cent de part de marché. » M. Claude Berda, co-responsable (avec M. Jean-Claude Azoulay) de la société A. B. Productions, n’aura guère le temps d’en dire davantage avant d’être interrompu par « un appel venu de Turquie ». S’intéresserait-on, à Istanbul aussi, à Hélène et les garçons, Premiers baisers ou le Miel et les Abeilles , ces séries télévisées conçues par A. B. Productions, diffusées chaque jour par TF1 (1) et plébiscitées par une grande partie de la jeunesse française ? Les chiffres d’audience sont éloquents : 39 % des enfants de 4 à 14 ans regarderaient le Miel et les Abeilles ; 40 % des personnes âgées de 15 à 49 ans seraient fidèles à Hélène et les garçons. Ces succès témoigneraient des « prémices de la fiction française de day-time ». Ils prouveraient que l’on peut « produire beaucoup de programmes de qualité en faisant de l’audience ». De l’audience apparemment, mais de la « qualité » ? Au siège d’A. B. Productions, la musique d’attente est une chansonnette bien à l’image des séries produites « au quotidien » :« L’amour toujours. Ça met du soleil dans les abat-jour. Ça vous fait rêver, ça vaut le détour. Ça vous fait chanter dans le petit jour. Ça met du ciel bleu dans les arrière-cours. »

 

Ce minimalisme culturel n’embarrasse nullement M. Azoulay : « En France, à vouloir faire intelligent à tout prix, les programmes américains ont envahi les écrans (2). » Pour sa part, M. Berda argumente : « La télévision, c’est la démocratie ultime. A tout moment, l’électeur peut changer de chaîne. Tous les matins, on a les résultats du vote. »

 

Ici, nul ballottage : la génération Mitterand-Balladur apprécie « l’amour toujours » que lui sert, chaque soir de semaine, la chaîne du groupe Bouygues. Les séries diffèrent mais les intrigues se ressemblent, et il peut même arriver qu’un personnage passe d’un programme à l’autre. Les scènes, très courtes, sont ponctuées de « Salut », « C’est super ! », « Il faut que j’y aille », « On se retrouve à la cafète ! ». Elles ne laissent guère de temps pour autre chose que des scènes de baisers à relais : dans Hélène et les garçons, lorsque les quatre « garçons » retrouvent les quatre « filles », chacun embrassera « sa » fille (ou inversement : c’est l’une des audaces du scénario) de telle manière que la caméra soit en mesure de filmer les quatre doux épanchements l’un après l’autre. Souvent, l’histoire tient à des fins de phrase rendues inaudibles par des rires pré-enregistrés, généreusement diffusés pour donner un rythme à des émissions dont l’humour n’est pas la vertu première.

 

Un acteur parle : il paraît à l’écran. Plans fixes, cadrages banals, éclairage maximum, mise en scène minimale, extérieurs bannis pour des raisons d’économie, l’action se déroule dans des lieux immuables et limités : salle à manger « familiale » (le Miel et les Abeilles) ; chambre individuelle (Premiers baisers) ; studio de musique ou chambre collective non mixte meublée de petits lits, une pour trois des quatre « garçons », une pour trois des quatre « filles » (Hélène et les garçons).Et, dans chacune de ces séries, un même espace communautaire, un même lieu de rassemblement et de rencontre : « la cafète ».

Le Miel et les Abeilles
Le Miel et les Abeilles

Le ciel punit les infidèles

 

Soit par manque de veine créatrice, soit pour provoquer un sentiment de familiarité (ou d’accoutumance), les histoires se répètent, traînent en longueur et tournent en rond. A deux mois d’intervalle, l’infidélité d’un personnage est suivie d’un accident survenu à l’amant(e) délaissé(e), accident qui provoque aussitôt le remords du héros volage (3). Tentation/repentir/absolution, la formule (explicitée à l’occasion par une « prière » aussitôt exaucée) n’exige pas toujours le recours à l’accident ou à la « punition du ciel », adjuvant habituel des imaginations en berne. Car il suffit de très peu pour déclencher le repentir après un flirt hors couple.

 

En mars 1993, l’un des magazines à succès (conçu par A.-B. Productions) qui dévoilent aux adolescents impatients l’intrigue des épisodes à venir racontait ainsi la suite d’Hélène et les garçons. Pour le mois de mai : « Pris au piège, Nicolas [le petit ami de l’héroïne] succombe et part en week-end avec une créature de rêve. Pour Hélène, c’est l’état de choc (...). Et puis, la bonne fée qui veille sur elle remet sa vie en ordre. Le dimanche, lui revient un Nicolas honteux, meurtri par sa propre bêtise, qui se jette à ses pieds en larmes et implore son pardon. Dès lors, leur amour grandi par l’épreuve, les fiancés sont prêts à construire l’avenir ensemble (4) . »

 

A l’écran, la scène du pardon donnera ceci :

 

Hélène : « C’est trop tard, Nicolas. Je ne veux plus jamais te voir. (Nicolas s’éloigne) Nicolas, attends ! »

Nicolas : « Pardon, pardon ! » Hélène : « Prends-moi dans tes bras. On oublie tout. C’est un cauchemar. Je t’aime. » (Fin de l’épisode.)

 

Trois jours plus tard, Nicolas tirera la sage leçon de cette triste histoire : « Quand on en a une et qu’on l’aime, inutile d’aller voir ailleurs. » Lorraine, une téléspectatrice de neuf ans dont la chambre est tapissée par les photos des vedettes des séries de TF1, est consciente du côté répétitif des intrigues : « A la fin, tout revient comme avant. » Cette impression d’éternel retour naît sans doute de la somme de platitudes et de lieux communs qu’ Hélène et les garçons déverse sur ses télespectateurs à jet continu : « L’amour, ça ne se calcule pas » ; « Il faut savoir attendre » ; « On recommence tous les mêmes erreurs » ; « Quand on aime, on gagne toujours ».

 

Cette bonne vieille morale a, en effet, outre son objectif commercial (les « 52 % de part de marché »), une implication sociale évidente. Car « Hélène », le personnage de la série, épouse à la perfection Hélène Rolles actrice. Si la première estime qu’ « il faut essayer de concrétiser ses rêves », la seconde détaille aussitôt la nature de ces rêves : « Fonder une famille avec beaucoup d’enfants, vivre dans la nature entourée de chevaux, de chiens, de soleil et d’amis (5). » Hélène (Rolles) se déclare « certaine que des milliers de filles sont capables de faire la même chose que moi », et elle entend, comme en écho, Jean-Pierre Foucault lui expliquer lors d’une « Sacrée soirée » : « Vous êtes la preuve que tout le monde peut avoir un jour la chance que vous avez (6) . »

 

En temps de crise et de chômage des jeunes, ces programmes post-modernes proposent aux adolescentes (le public est très majoritairement féminin) une entrée dans la vie semblable à celle que promettaient la comtesse de Ségur ou le roman victorien. En affirmant que le bonheur est à portée de la main, elles mettent un peu de « ciel bleu dans les arrière-cours ». Peu après 1968, la chanteuse Sheila célébrait elle aussi la « petite fille de Français moyen », plus à l’aise avec les Parlements introuvables du pompidolisme qu’avec les pavés, la plage, les grèves et les contestations.

 

Pourquoi, dans ces séries, les acteurs jouent-ils si mal ? Le metteur en scène ne leur facilite pas la tâche en exigeant d’eux des gestes excessifs et caricaturaux : s’emparer d’un réveil à pleines mains pour faire comprendre au téléspectateur qu’il est trop tôt ou anormalement tard ; sortir et rentrer une carte de visite, décrocher puis raccrocher le téléphone : aucune nuance, nulle subtilité pour signifier l’hésitation d’un personnage à franchir le pas funeste qui le conduira peut-être à l’infidélité. Mais les acteurs jouent mal parce qu’ils ne peuvent que jouer. Leur outrance évidente les protège en quelque sorte du ridicule de leurs rôles.

 

Absence (providentielle) de talent ou distanciation voulue, des jeunes âgés de vingt à vingt-six ans peuvent-ils avoir l’air naturel lorsque, après avoir écouté un ami étudiant interpréter la chanson suivante : « Ça ne fait pas un an tout à fait/ Que tu as fermé les volets/ Moi j’ai décidé de t’attendre/ Peut-être qu’en septembre Tu reviendras. Moi j’ai décidé de t’attendre/ Peut-être qu’en décembre Tu seras là » , ils s’esbaudissent : « C’est super ! C’est toi qui as écrit ce texte ? Tu as vraiment du talent... » ?

 

Les créateurs de la série laissent eux-mêmes échapper le peu d’estime que leur inspire leur œuvre : « Arrêtez les filles, j’ai l’impression de lire un roman à l’eau de rose », font-ils dire à l’un des personnages. Au bout d’une nuit pré-télévisuelle, Louis-Ferdinand Céline avait juré : « L’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches. »

 

« On n’est pas là pour refaire le monde », prétend le « fiancé » d’Hélène. Les trois séries pour adolescents fonctionnent pourtant comme autant d’instruments d’une gigantesque régression culturelle. Rapports hommes-femmes, la ségrégation est de mise et les échanges sont d’une consternante pauvreté : chambres séparées, rencontres qui ne tournent qu’autour de « l’amour », rôles traditionnels revendiqués jusqu’à la caricature. Pour ne pas « courir le risque » de voir les garçons les « laisser tomber pour des planches à pain », « les filles, ça fait toujours régime ». Lorsqu’un garçon doit rembourser Hélène, il donne un chèque à son amoureux. Et quand il passe l’aspirateur, il ironise : « Si quelqu’un me voyait, j’aurais l’air ridicule, surtout que je milite pour les droits de l’homme. » Hélène, en revanche, ne se sent nullement ridicule quand elle coud les boutons de chemise de son petit ami et explique : « Le jour où je me marierai, ce sera pour le meilleur et pour le pire. Alors autant me préparer au pire. »

 

Argent, musique rock et aventures pour les uns, régime alimentaire, aspirateur et tricot pour les autres. Dans quelques années, peut-être Hélène ressemblera-t-elle à « Mme Eugénie » qui, dans la série le Miel et les Abeilles, joue le rôle d’une volumineuse ménagère : affublée d’un tablier blanc et d’une coiffe, elle regarde la télévision en moulant des gâteaux…

 

« Si seulement il n’y avait que l’amour dans la vie ! Mais malheureusement il y a la fac aussi. » Téléspectatrice avisée, Elsa, dix ans, a noté à quel point ce « malheur » reste relatif : « Ils disent qu’ils sont étudiants mais on ne les voit pas beaucoup travailler. » Un personnage livre la clé du mystère : « Les études, c’est fait pour faire plaisir aux parents. Qu’est-ce que j’en aurai à foutre le jour où je serai devenu une rock-star ? » Remarque risquée mais prémonitoire : l’acteur en question est devenu une rock-star ; il va donc quitter la série et cesser d’étudier les scénarios de TF1…

 

Ségrégation par sexe, ségrégation par génération (« On ne peut compter que sur nous. Chacun est loin de ses parents »), ségrégation sociale aussi. Les personnages sont des tout petits-bourgeois d’autant plus libres de juger qu’« il y a des choses plus importantes que l’argent dans la vie » qu’ils peuvent trouver les 20 000 francs dont ils ont besoin avant la fin d’un épisode ; ils peuvent aussi inviter huit personnes à dîner et payer avec la carte de crédit d’un des oncles (les parents sont loin, leur argent ne l’est pas). Un étudiant parcourt les petites annonces. Serait-il en quête d’un emploi ? « Non, non, certainement pas. Je cherche un guitariste. » Même si les scénaristes font l’impossible pour occulter toute réalité sociale, celle des privilégiés réapparaît au détour du moindre récit : « Un jour, j’ai piqué une Mobylette. Quand la police a débarqué chez nous, j’ai compris quelque chose. Mes parents ont tout payé, mais ça m’a foutu un sacré coup. »

 

Servie par un amoncellement de clichés, l’idéologie de ces programmes est d’une grande transparence : l’alcool mène à la violence ; on revient drogué d’Amsterdam ; la fidélité est garante du bonheur ; l’Amérique est un pays de cocagne (et les Américains, affublés de casquettes de base-ball et de T-shirts trop larges, sont à la fois grands, sportifs, religieux et spontanés). Des loubards violents et vulgaires envahissent-ils un épisode ? On explique : « Papa n’a pas trouvé l’appartement que je voulais et on s’est retrouvés en dehors de Paris. » La province est à peine mieux lotie que la banlieue. Un personnage à la fois pataud et « collant » fait une apparition : « Il arrive de son Toulouse natal. C’est un brave type. » Trompeuses apparences : il ne partira pas sans avoir provoqué son lot de (petites) catastrophes.

Premiers baisers
Premiers baisers

Imagination lobotomisée

 

L’exclusion des étrangers à la bande soude l’identité du groupe homogène, abrité tout à la fois par ses lieux de rencontre et par ses petites histoires de couples. Les lycéens ou étudiants de ces séries ne lisent pas, ne parlent jamais de poésie, d’histoire, de peinture, de politique (les parents d’Hélène ont « fait mai 68, ça m’a suffi » ). Comme les « gros veaux » (I Vitelloni) de Fellini, ils marchent à grands pas vers toutes les normalisations de l’âge adulte, mais avec une imagination déjà lobotomisée. Ils affichent les photos de Jim Morisson, de Marilyn Monroe et de James Dean, tous trois morts très jeunes, l’un drogué, l’autre suicidée, le dernier accidenté ; « rebelles sans cause ». Eux vivront cent ans, tranquillement, dans un juste anonymat.

 

Hélène, qui déteste les fourrures (« Quelle horreur ! C’est complètement nul de tuer des animaux pour en faire des manteaux »), a tout autant « horreur » du racisme : « Rien que le mot de racisme, ça me dégoûte ! ». D’ailleurs, les personnages aiment beaucoup voyager à l’étranger, sans doute parce que là-bas, « dans les rues, qu’ils soient riches ou qu’ils soient pauvres, les gens ont le même sourire ».

 

Mais l’antiracisme s’arrête là. Dans la série le Miel et les Abeilles, il y a un personnage un peu nauséabond. Il s’appelle Giant Coucou. Il est noir. C’est un gros nain qui s’installe dans la baignoire parce qu’ « il ne supporte pas de dormir dans un lit. Il trouve ça trop mou ». Certes il se cultive, mais en lisant des bandes dessinées qu’il déchire sans le vouloir parce que « tout est fragile ici ». « Fragiles » aussi l’escalier, la table de la salle à manger, la porte qu’il démolira au fil des épisodes… Pourtant, comment lui en vouloir ? « Il a la musique dans la peau. » M. Claude Berda rigole : « Le personnage est maladroit. » M. Claude Berda ne rigole pas : Giant Coucou rendra difficile l’exportation aux Etats-Unis et en Afrique d’une telle « fiction française de qualité (7) ».

 

Comblé malgré tout, le producteur devient maintenant sentencieux : « La fiction, c’est le patrimoine. C’est ce qui crée des emplois et peut être exporté. Si on veut battre les Américains, il faut faire du patrimoine. Vous n’allez pas vendre une émission de magazine aux Espagnols. Par contre, on leur vend « Premiers baisers. » Le rayonnement intellectuel de la France est en de bonnes mains. Enfin, l’Europe de la culture s’est mise en marche.

 

Serge Halimi

Écrire commentaire

Commentaires : 0