dim.

09

nov.

2014

Jürgen Habermas, philosophe d'une Europe pas fraîche...

Je me souviens qu'à Sciences-po, notre cours de philosophie politique s'était achevé par une approche de l’œuvre de Jürgen Habermas. La découverte intellectuelle d'Habermas avait été pour moi ainsi que pour nombre de mes camarades de promotion, un véritable choc. Théoricien passionnant d'une éthique de la discussion, du dépassement de l'Etat-Nation, promoteur ardent d'un « patriotisme constitutionnel » et d'une Europe supranationale, sa pensée, en effet, semblait a priori faire lien entre toutes les autres, et rendait possible, entre autres choses, l'Europe sociale à laquelle je croyais encore lors de mes années de formation...

Une fois digérée la phase de découverte, le désenchantement fut rapide.

 

Il apparut que l'Europe théorique et constitutionnelle du philosophe se trouvait objectivement en complet décalage avec ce que chacun pouvait observer au quotidien : en 2005, la France rejeta le projet de constitution européenne par référendum ; deux années plus tard, Nicolas Sarkozy s'asseyait sur cette décision au nom de la modernité du projet continental et des exigences de la mondialisation.

Lorsque survint la crise en 2008, l'Europe révéla sa véritable nature économique : une machine à broyer les Etats les plus faibles, à promouvoir un alignement inconditionnel sur la puissance allemande, à faire payer aux contribuables les folies financières d'un monde dérégulé.

Lorsque j'ai refermé le Monde hier, après avoir terminé la lecture de l'entretien avec Jürgen Habermas, «L'Europe, entre paralysie et distraction », je me suis dit que décidément, sa philosophie européenne n'avait plus grand chose à voir avec une pensée...

Que l'abstraction dans laquelle il se tenait, n'était plus que le symptôme d'une pathétique impuissance à penser le changement. « Le débat sur la transformation de l'UE en une démocratie supranationale, auquel je participe, est une controverse du type de celle qui préoccupe les constitutionnalistes »

 

Mais enfin, lorsque l'on a quelque chose à proposer, on l'explique clairement n'est-ce pas ?

 

Mais il y a pire : à bien lire le texte entre les lignes, l'on pouvait encore constater ceci : les poncifs théoriques de Jurgen Habermas, ̶ ainsi que de ceux qui en appellent à une Europe supranationale ̶ correspondent aujourd'hui clairement aux arguments de ceux qui veulent libéraliser l'économie, le marché du travail, baisser le nombre de serviteurs de l'Etat...


europe zeus io mythologie

 

  1. Si la situation est mauvaise, c'est par manque de courage politique (et non parce que les théories professées sont erronées)

Ainsi, exprimant son regret de voir un certain nombre d'intellectuels allemands faire part de leur euroscepticisme, Jürgen Habermas explique-il : « il existe toujours en Allemagne une majorité pro-européenne mobilisable, si seulement les élites politiques se décidaient à faire preuve de décision dans ce domaine. » Ah ! Le fameux volontarisme des élites, dont on n'a toujours pas compris en quoi il allait régler nos problèmes...

 

      2. L'Euro nous protège de la catastrophe

 

A ce propos, Habermas assure: « Un abandon de l'euro et un retour à la monnaie nationale constituent, aux yeux des économistes, un scénario catastrophe. ( Ah oui ? Quels économistes?) En tant que sociologue, vu l'état avancé de nos sociétés et de nos économies nationales, je ne puis guère m'imaginer qu'une décartellisation aussi radicale puisse même encore être envisagée. » L'  « Empire du moindre mal » en somme, pour reprendre l'expression de Jean-Claude Michéa... Et puis, cet étonnant aveu de la part d'un philosophe, que de certaines choses, il n'y aurait plus à débattre...

 

     3. Il n'y a pas d'alternative !

 

Vous l'aviez senti venir ? Évidemment, nous n'avons pas le choix... Voilà surtout pourquoi ce grand saut fédéral est finalement si nécessaire... « Avec la mondialisation économique, la politique a perdu, au cours des dernières décennies ( tiens, c'est étrange …) sa marge de négociation face au marché, et elle ne pourra la reconquérir que par un regroupement à un niveau supranational. » Attention toutefois ! Cette fois ci, l'on parle d'un échelon supranational DE-MO-CRA-TIQUE. Pas l'ancienne UE à la papa, qui floue ses citoyens en permanence...

 

 

faites l'europe pas la guerre russie ukraine

Pour cela, Habermas préconise un « indispensable transfert de souveraineté à un niveau européen [qui] requiert un contrôle démocratique, donc une inflexion de la balance en faveur du Parlement européen. » Certainement afin de lutter contre les sempiternels « égoïsmes nationaux ». Non ?

Bien sûr : lorsque nous n'aurons plus de pouvoir, on pourra toujours demander à nos députés européens de bien vouloir nous expliquer ce qu'ils font, et de rendre des comptes (c'est déjà tellement simple avec nos députés français)...

 

Après 30 années passées à nous expliquer que l'Union Européenne, (ses dogmes économiques, sa structure concurrentielle, son manque de transparence...etc), ne fonctionne pas parce qu'elle n'a pas été assez loin, difficile de ne pas penser à ceux qui, depuis toutes ces années, nous expliquent que la France est un pays à la traîne de la mondialisation, et qu'une fois effectuées les fameuses réformes structurelles, messieurs dames, vous verrez bien que tout ça, c'était pas des cracs !

 


 

Antoine Lamnège

 

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Commentaires : 2
  • #1

    Guadet (dimanche, 09 novembre 2014 23:33)

    On s'est bien fait flouer. Le libéraux de droite promettaient qu'avec une économie rendue aux entreprises et aux banques, c'était la prospérité assurée. Les libéraux de gauche assuraient qu'en abandonnant les cultures nationales, forcément bourgeoises, ce serait la paix et les lendemains qui chantent.
    Les cultures nationales ont été sacrifiées, mais ça n'a pas été en faveur d'une culture européenne. Cette dernière a existé pourtant, et l'Europe a déjà été une réalité vivante. Mais à l'époque on l'appelait "la Chrétienté", et c'est une histoire qu'il fallait effacer. Prendre le latin comme langue européenne était une solution logique, mais il était bien évident que prendre l'anglais de Wall-Street est bien préférable au latin du vatican. L'Europe politique à fonder n'a pas à être une nouvelle chrétienté, mais elle ne devait pas non plus renier son histoire.
    Seule l'idolâtrie de l'argent pouvait donc fédérer l'Europe. Mais comment assoir un sentiment communautaire et une solidarité là-dessus. L'échec culturel - vouloir détruire plutôt que construire - était forcément l'échec de l'idée même d'Europe, un colosse à la tête d'or et aux pieds d'argile.

  • #2

    hubert (mercredi, 12 novembre 2014 10:45)

    cette affiche électorale est un modèle de propagande... la signature "les européens" est admirable