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26

nov.

2014

Jean-Marie Cavada & Cie : des "casseurs" à l'EM Lyon

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Dans une arène politique aux expressions toujours plus policées et techniques, j'apprécie, pour ma part, ceux qui énoncent clairement une vérité que tant d'autres derrière eux s'échinent à ne pas assumer en public depuis tant d'années.

Ce sont des « agitateurs », de véritables « subversifs » de la pensée mainstream... J'imagine alors leurs petits camarades qui pensent pareil, et qui, gênés, du fond de la salle leur lancent des « mais chut... v'z'êtes fous ! »

Jeudi dernier, 20 novembre, s'est tenue, dans les locaux de l'EM Lyon, l'une des plus grandes écoles de commerce de France, une conférence admirablement intitulée... « Monde de rupture : l'opportunité de tout casser »...

 

...puisqu'y étaient conviés pour débattre trois "casseurs" notoires, suintant la mondialisation heureuse par tous les pores :

  • Bernard Belletante (directeur général d'EMLYON),
  • Jean-Marie Cavada (député européen),
  • Pascal Picq (paléoanthropologue, Collège de France)

Des OUFS ces mecs...

Quelques jours avant la conférence, la promotion de l'événement avait été assurée par Jean-Marie Cavada, sur la chaine Xerfi-canal, lors d'un entretien très prometteur...

 

 

Il y a dans cette expression, « tout casser » quelque chose de si transparent, de si radical qu'on à peine à croire que la formule n'ait pas été retoquée...

Et pourtant... C'est assumé : OUI ! Si l'on veut réformer la France, il faudra faire table rase. Pourquoi dès lors se cacher derrière son petit doigt : OUI ! La mondialisation de demain, celle du libre échange, de la concurrence non faussée et de la gouvernance supranationale EST une entreprise radicale de déconstruction du passé.

 

Tabula rasa... L'Union... le Futur radieux... Un communiste des années 50 n'aurait pas dit mieux. Étrange, tout de même, comme « tout casser » n'est pas une idée neuve...

 

 

Voyons la suite du programme :

 

Mouais... J'ai hésité à y aller... Et puis non.

Mais, d'autres se sont déplacés, pour voir, « plus de 700 personnes affamées d'idées » relate La Tribune dans son compte rendu, dont j'extrais également les citations suivantes, unies entre-elles par ce même désir de défaire ce qui a été...

CAVADA : « Le changement est déjà là, sous nos pieds mais nous manquons de repères pour nous y adapter. C'est comme si un pilote plongeait à la limite du décrochage avec les pieds déjà vers l'avant mais le cerveau encore en arrière »,

 

Pascal PICQ : « Nous ne vivons pas une crise mais un changement de paradigme. Nous quittons un monde, un autre est à construire, c'est excitant »

 

BELLETANTE :Le numérique fait exploser toutes les frontières, il n'y a plus besoin d'écoles physiques. Côté mondialisation, 5% de la population indienne soit 65 millions de personnes ont un diplôme de l'enseignement supérieur, parlent parfaitement anglais... Qu'allons-nous faire? Construire des châteaux forts, nous accrocher à nos statuts ?

 

 

CAVADA : Nos gênes évoluent plus vite que nos représentations culturelles.

 

PICQ :Nous ne savons pas où nous allonsmais nous avons intérêt à partirparmi les premiers pour participer à l'élaboration de ce monde nouveau ». (Magnifique !)

« il faut se former tout le temps, réapprendre à apprendre tout le temps, c'est cela l'adaptabilité »

 

BELLETANTE : Nous devons rompre avec notre chaîne de valeurs, rompre avec l'espace d'enseignement traditionnel, rompre avec l'espace national.

 

Alors partons... sans jamais nous retourner, sans jamais nous demander si l'économie, la politique, n'ont par le passé (et pourquoi pas?) mieux fonctionné qu'aujourd'hui... Ou bien, au contraire, regardons l'histoire en face, sans la dénigrer, sans voir en elle la science sociale de mondes poussiéreux qu'il faudrait mépriser du haut de notre modernité accomplie, si l'on souhaite mieux organiser ce qui nous semble apporter un bien être supérieur au plus grand nombre d'entre nous. Car non, tout n'était pas mieux avant, mais tout n'était pas à jeter non plus. L'économie n'est pas une barrière infranchissable : si une majorité de citoyen décide de se passer de la publicité en ville, elle le fait.

 

Si la promotion des circuits courts et du petit commerce ressemble à ce qui existait plusieurs décennies auparavant... où est le problème ? Si c'est là ce que souhaitent les gens... Depuis 200 ans que le temps de travail diminue, qu'y a t-il de moderne, qu'y a t-il d’enthousiasmant à vouloir l'allonger ? Et puis, du temps que le CAC 40 ne cotait pas en continu, avant 1986, du temps que les banques de dépôt et d'investissement étaient séparées, avant 1997, vivait-on dans un monde impossible ?

 

Mais certainement que lorsque l'on veut tout casser, ces subtiles considérations importent peu.

 


 

Antoine Lamnège

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Commentaires : 8
  • #1

    twim (jeudi, 27 novembre 2014 08:58)

    Cavada était un présentateur vedette fut un temps, et puis il est sorti du bois...
    pour devenir un européen libéral. Et toutes ces années en tant que journaliste, il a pu tranquillement professer ses idées sans avoir à se justifier
    c'est classique et c'est efficace, son discours est celui qui domine aujoud'hui malgré sa vacuité profonde

  • #2

    Guadet (jeudi, 27 novembre 2014 10:38)

    Je n'arrive pas à m'y habituer. J'ai toujours l'impression, d'abord, qu'il s'agit d'une plaisanterie.

    Comment comprendre un tel "changement de paradigme" ?

    Je reprendrais pour cela l'idée développée par le pape lors de son discours au parlement européen : l'individualisme de la société moderne est allé jusqu'à faire de chaque personne une monade, c'est à dire, si j'ai bien compris le dico, un être se suffisant à lui-même, une conscience première, impénétrable aux influences extérieures. Pour un tel être, tout ce qui préexiste ne peut être qu'un poids inutile. Seule la création ex nihilo peut l'intéresser et le mettre en valeur. Comme un enfant, il s'approprie les choses et joue librement avec sans réflexion pour découvrir petit à petit qui il est.

    Une telle dérive n'est pas nouvelle, mais elle était contenue jusqu'au milieu du XXe siècle par une transcendance promue autant par la gauche athée que par des capitalistes protestants. À gauche comme à droite, elle a été abandonnée en faveur du culte de la marchandise.

    Vous devriez publier ici le discours du pape. Comme le discours de Poutine pour la Russie, il a l'avantage de chercher à analyser l'état de L'Europe aujourd'hui à l'intérieur et dans le monde. C'est une base de réflexion.

  • #3

    Guadet (vendredi, 28 novembre 2014 10:23)

    D'autre part, ça me conforte dans l'idée que la meilleure réponse au néolibéralisme doit être conservatrice à la base.

    Jusqu'au XVIIe siècle, le pouvoir royal tirait sa légitimité de la défense du peuple contre l'appétit des riches et des puissants. Le texte à l'origine du droit français, signé par je ne sais plus quel roi mérovingien, reconnaissait l'importance de l'existence et de la permanence de règles pour permettre une vie publique en évitant que les plus forts dictent leur loi.

    À partir du XVIIIe siècle, sous le prétexte rationaliste de favoriser l'économie, les riches commencent à dicter les lois selon leurs besoins : il n'y a plus de permanence, il n'y a plus de sécurité pour le peuple. La Révolution a été initiée puis récupérée par les possédants. Les nobles ont abandonné des privilèges qui ne leur rapportaient rien contre des privilèges qui leur rapportaient.

    Aujourd'hui, les idées gauchistes de révolution culturelle, d'abolition de toute règle contraignante, d'internationalisme, ont de même été récupérées avec grand profit par la bourgeoisie : les dernières barrières à sa puissance vont enfin tomber.

    Le discours du pape :
    http://plunkett.hautetfort.com/archive/2014/11/25/le-pape-francois-met-l-europe-devant-ses-responsabilites-5497362.html

    Marie-George Buffet, à la différence de Mélenchon, pense que le pape est intéressant à écouter :
    http://www.lcp.fr/videos/reportages/165824-marie-george-buffet-pcf-je-pense-que-beaucoup-de-gens-devraient-ecouter-le-pape-francois

  • #4

    Antoine Lamnège (vendredi, 28 novembre 2014 17:46)

    @guadet, "la meilleure réponse au néolibéralisme doit être conservatrice à la base."

    Il faut savoir de quoi l'on parle ; je considère pour ma part les principaux acquis du libéralisme politique quant à la protection de l'individu, de son espace PRIVE, et le fait que chacun est libre de mener la vie qu'il souhaite tant qu'elle ne nuit pas directement à celle des autres, comme difficilement négociables.
    Du côté de la presse et des partis politiques, dont il faut garantir la liberté, et de l'espace PUBLIC nous faisons face à l'inconnu : que voudrait dire conservatisme en la matière ?... Était-ce mieux avant ? Non.
    Faut-il plus de règles, de contrôles, d'encadrement de ces professions : je pense que oui. Je n'appellerais pas cela du conservatisme pour autant : la révocation des élus proposée par le front de gauche me parait un "progrès", par exemple, s'il est encore possible d'employer ce mot innocemment .

    Enfin, il me semble que l'économie échappe à cette logique libérale "protectrice". La liberté totale du commerce et de la circulation des capitaux, la flexibilité du marché du travail oppriment plus qu'elles ne libèrent ; voilà pourquoi le terme de conservatisme est surement approprié, quoiqu'il ne rende pas compte non plus de nouvelles données, écologiques, sociales, à inventer...

    En disant cela, j'assume mon appartenance à la gauche politiquement "libérale de tradition" et absolument antilibérale économiquement, position que Michéa notamment suppose incohérente a priori... ce dont je doute encore...

    Je pense qu'il est avant tout nécessaire de déconstruire - plus que les acquis du libéralisme politique - l'instrumentalisation systématique des termes de LIBERTE et de PROGRES, que les tenants de la régression sociale à l'œuvre aujourd'hui n'hésitent jamais à dévoyer, dès lors que leur sécurité financière est garantie.

    Nous ne sommes pas trop libres en général...
    Simplement, l'égalité économique et sociale à l'échelle nationale se trouve menacée par le fait que l'argent non maitrisé autorise une poignée de possédants ( d'épargne, de capital, d'entreprises ) à échapper aux règles supposées favoriser un certain bien être du plus grand nombre, et de fait, permettre une liberté REELLE des citoyens.

  • #5

    Guadet (vendredi, 28 novembre 2014 23:01)

    @ Antoine Lamnège

    Être conservateur ne veut pas dire pour moi faire de l'immobilisme, mais simplement respecter les gens, leurs cadres, leur passé. On n'est pas obligé d'avoir tous la foi dans le progrès et de penser que ce qui nous vient du passé est forcément moins bien.

    Quand j'étais en fac d'histoire, j'avais un prof, un moderniste, qui nous racontait qu'il avait été élevé, avec la plus pure tradition républicaine de gauche, dans l'idée que la Révolution et le libéralisme avaient libéré le peuple, et comment il s'était aperçu dans son travail que l'Ancien Régime, loin d'être le monde d'asservissement dont on lui avait parlé, présentait plus d'avantage au point de vue de la liberté, de l'égalité et de la fraternité que ce qui a suivi.
    D'après mes propres études qui ont porté sur la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, la liberté de pensée et de la presse était alors bien plus grande qu'aujourd'hui. La censure a rarement été aussi importante qu'aujourd'hui : même si on l'appelle "autocensure", il s'agit bien d'une censure exercée par les grands propriétaires de presse.

    C'est le libéralisme politique, avec l'interdiction des corporations par exemple, qui a permis l'asservissement des ouvriers. C'est le libéralisme politique qui a permis une tyrannie technocratique irresponsable, indifférente au bien-être des gens. C'est grâce au libéralisme politique que les puissances d'argent ont pu prendre le pouvoir et c'est en son nom qu'elles imposent le libéralisme économique. Vous pouvez difficilement délier les deux.

    Que chacun soit "libre de mener la vie qu'il souhaite tant qu'elle ne nuit pas directement à celle des autres" n'est pas la vraie liberté. Voir la liberté des autres comme une limite à sa propre liberté prouve que celle-ci n'est qu'illusoire : cela reste une servitude. La vraie liberté demande qu'on se rende d'abord compte des contraintes liées à la nature, à la société, à son éducation, qu'on se rende compte des obligations qu'on peut avoir envers les autres (Simone Weil) et des richesses qu'on peut en tirer. C'est seulement à partir du moment où on comprend que l'autre n'est pas une limite mais au contraire une possibilité de plus grande émancipation personnelle qu'on peut être libre.

    L'idée de l'individu comme une monade, coupé de son environnement sans lequel il ne peut pourtant pas vivre, était inscrit dès l'origine du libéralisme politique. Et c'est elle qui est à l'origine du néolibéralisme économique actuel.

  • #6

    Guadet (lundi, 01 décembre 2014 13:04)

    La liberté ramenée à l'individu ne veut pas dire grand chose. L'homme vit en effet en symbiose avec son environnement et en relation avec ses semblables. Privé d'un seul de ces éléments il meurt. Sa liberté est liée à la sauvegarde de son environnement et à la force de ses rapports sociaux. Elle dépend donc de la conservation de la nature et de la société. Sinon, l'insécurité condamne l'homme à la simple survie, interdisant son libre développement.
    Ce qu'on appelle "liberté" ou "opinion" ne sont presque toujours que réponses automatiques à des pulsions innées ou télécommandées.
    Sans parler des philosophes ou des théologiens, je vous renvoie aux films d'Alain Resnais : L'Année dernière à Marienbad, Mon oncle d'Amérique, Smoking-No Smoking ou On connaît la chanson. Il y décrit bien le caractère illusoire de ce qu'on appelle "la liberté".

  • #7

    Horror (jeudi, 04 décembre 2014 19:03)

    Le pb c'est que vous avez 0 solution à part chouiner et dire que c'était mieux avant. On dirait du Zemmour!
    Mais mieux quoi, retour vers le futur et aller jusqu'à gratter la terre avec ses 10 doigts pour trouver des racines à manger. Continuez, donc, refusez l'évolution et vous y allez tout droit.
    Si vous voulez voir des vrais libéraux allez donc voir en Chine, ces dizaines millions de jeunes qui n'ont qu'une envie, celle de réussir et s'en donnent les moyens. Ils vont croquer tout cru les révolutionnaires de salon larmoyants et impréparés que vous êtes à cette guerre mondiale.
    Le plus drôle c'est que ce sont d'anciens camarades. Eux seront sans pitié et ne feront pas de prisonniers.

  • #8

    Antoine Lamnège (jeudi, 04 décembre 2014 19:12)

    @horror.
    ça fait bien plaisir de te revoir horror... Et en grande forme !
    Tu reviens de vacances ?