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déc.

2014

De Gaulle, 1963: "le peuple est patriote, les bourgeois ne le sont plus"

Un petit extrait de C'était de Gaulle, l'excellent livre d'Alain Peyrefitte qui nous fait revivre en direct la pensée du Général de Gaulle. Suite au refus de l'entrée du Royaume-Uni dans l'Europe en 1963, celui-ci se livre devant son ministre à une attaque contre l'esprit d'abandon, mal qui depuis des années menace de détruire la France. Les coupables sont désignés sans ambages: les journalistes et la bourgeoisie, face auxquels le peuple demeure le seul garant du patriotisme. Leçons à méditer aujourd'hui.


De Gaulle: "l'attitude de la presse française dans toute cette affaire anglaise est un véritable scandale.

Que Massip dans le Figaro ou Lazurick dans l'Aurore crachent sur moi et chantent la gloire des Américains, cela n'a aucune importance ; c'est dans leur rôle. Il faut bien que leurs lecteurs trouvent leur satisfaction en les lisant. Mais ça va beaucoup plus loin.

 


            "Oh je ne dis pas que la presse soi-disant française reçoive aujourd'hui des enveloppes des ambassades étrangères, comme c'était régulièrement le cas avant la guerre. Ca ne date pas d'hier. Quand Paul Cambon était ambassadeur auprès de la Sublime Porte, le Sultan lui avait demandé: "pourquoi la presse française me coûte-t-elle plus cher que les autres?" Vous savez que le Professeur Baumont procède à la publication des archives de la Wilhelmstrasse ; d'où il ressort que les principaux journaux parisiens étaient abondamment payés par l'ambassade d'Allemagne avant la guerre. La publication de ces documents devrait faire quelques bruits, mais elle n'en fera pas ; les journalistes, d'instinct, se solidarisent avec la presse d'avant guerre, bien qu'elle ait cédé la place à celle de la Résistance en 44. Ils préfèrent passer sous silence les turpitudes du passé.

Je crois surtout que les Anglais et les Américains paient indirectement. Et je t'invite à dîner! Et je t'invite à venir faire un semestre dans une Université! Et je t'invite à un voyage de propagande! Et je t'envoie une caisse de whisky! Et il n'y a pas tellement besoin de faire d'efforts, car le snobisme anglo-saxon de la bourgeoisie française est quelque chose de terrifiant.

Mais il y a plus grave, c'est l'esprit d'abandon. Cette espèce de trahison de l'esprit, dont on ne se rend même pas compte. L'esprit de Locarno, l'esprit qui nous a amené à tout lâcher sans aucune garantie, l'esprit qui nous amenés à laisser réoccuper la Rhénanie, l'esprit qui nous a conduits à rendre sans contrepartie leur charbon et leur acier aux Allemands, pour construire la CECA dans les conditions où on l'a construite. Comme si le but d'une politique française était de faire plaisir aux autres pays et de faire en sorte qu'il n'y ai plus de France! Surtout ne pas faire de peine aux étrangers! Il y a chez nous toute une bande de lascars qui ont la vocation de la servilité. Ils sont faits pour faire des courbettes aux autres. Et ils se croient capables, de ce seul fit, de diriger le pays.

 

Inutile de dire que tous ces individus ne peuvent plus cacher leur dépit. Tous ces Jean Monnet, tous ces Guy Mollet, tous ces Paul Reynaud, tous ces Pleven, tous ces Spaak, tous ces Luns, tous ces Schroeder, tous ces Cattani, forment une confrérie européenne. Ils pensaient pouvoir se répartir les places et les fromages. Ils sont tout surpris de voir que ça ne marche pas tout seul. Alors comment vous étonner qu'ils ne soient pas contents? Ils sont malades d'être tenus à l'écart! Ils peuvent compter sur moi pour les tenir à l'écart tant que je pourrai le faire.

                Heureusement, le peuple a la tripe nationale. Le peuple est patriote. Les bourgeois ne le sont plus ; c'est une classe abâtardie. Ils ont poussé à la collaboration il y a vingt ans, à la CED il y a dix ans. Nous avons failli disparaître en tant que pays. Il n'y aurait plus de France à l'heure actuelle.

                "Le comportement de notre presse est scandaleux. Ca fait d'ailleurs vingt-trois ans que je le constate. (il compte à partir du  18 Juin, comme pour sa propre légitimité.) La presse française déteste la France. Alors ça fait vingt-trois ans que j'essaye de doubler la presse, qui m'est résolument hostile, par la radio, et maintenant la télévision, pour atteindre les Français. Mes efforts n'arrivent pas à changer les choses, malgré quelques modestes résultats.

                Les Américains ont trop intérêt à maintenir les pays d'Europe occidentale à l'état de protectorat, et les Anglais ont trop intérêt à ce que ça ne se sache pas. Les Américains ont payé leur tribut sur les plages de Normandie. Ils n'ont plus envie d'essuyer la mitraille. On peut les comprendre. Ils préfèrent les bombardiers, les missiles, les postes de commandement. Et ceux qui acceptent de devenir piétaille détestent qu'on dise qu'ils sont piétaille. Vous n'y pouvez rien.

                D'ailleurs croyez-vous que cet acharnement de la presse me porte préjudice? Je me demande quelquefois s'il ne me fait pas du bien. Le peuple sent les choses. Il sait instinctivement de quel côté est le patriotisme, de quel côté la bassesse. Plus les journalistes m'attaquent, plus ils font la propagande de mes idées.

                Soyez serein Peyrefitte."

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Commentaires : 10
  • #1

    Flick Flach (vendredi, 26 décembre 2014 22:15)

    Certains devraient (re) lire Peyrefitte!! Notamment ce cher Mathias Fekl, qui comme chacun sait est secrétaire d'Etat au commerce extérieur. Par son absence de prise de position dans la négociation du traité transatlantique (le sujet est peu important...) il a favorisé l'adoption d'une clause autorisant le recours à un tribunal privé en cas de litige. Or d'après le journaliste (à prendre avec des pincettes...) ce mécanisme "permet aux grandes entreprises de réclamer des dommages et intérêts aux Etats lorsqu'ils prennent certaines décisions allant à l'encontre de leurs intérêts".
    http://transatlantique.blog.lemonde.fr/2014/12/19/comment-la-france-a-laisse-la-voie-libre-aux-tribunaux-prives-internationaux/

    Pourquoi suivent ils ces parcours académiques (celui de Fekl est dramatiquement caricatural) menant au pouvoir s'ils détestent l'Etat et la Nation, méprisent le peuple, et ne voient en l'intérêt général qu'un vague concept romantique...

  • #2

    Guadet (samedi, 27 décembre 2014 00:27)

    Je suis en train de lire "Nord" de Céline, l'un des livres où il raconte son passé de collabo fuyant la Résistance en 44 pour se réfugier dans ce qui restait du Reich nazi. Ça m'a permis de confirmer ce que je pense pouvoir reconstituer du discours du collabo type : "La France est minable et elle est foutue, les Français ne font jamais rien de bien. L'Allemagne, elle, peut représenter un modèle à imiter. Ainsi nous pourrons bâtir l'Europe, une Europe forte qui seule peut représenter une puissance dans le monde d'aujourd'hui."
    Ça ne vous rappelle rien ce discours ? Non ? Celui peut-être de ceux qui répètent tout le temps dans les médias qu'ils sont les seuls à être en phase avec le monde de demain alors qu'ils ne font que radoter de très vieilles antiennes. Et pour donner le change, ils vont raconter que les collabos étaient nationalistes ! Drôle de nationalisme !

  • #3

    DAELIII (samedi, 27 décembre 2014 22:05)

    De Gaulle était lucide sur les classes possédantes de l'époque, et des époques précédantes d'ailleurs. Le problème est qu'en fait d'une part il n'a pas assez cherché à les contourner, s'est parfois, souvent peut-être, laissé aller à "faire avec". Songeons à la réhabilitation de Schumann, qui allait en profiter pour détruire la France au plus vite par le "machin européen", ou à la plétore de ministres issus des mêmes classes l'entourant, qui n'attendaient que son départ pour aller à la soupe, le traitant même de "sénile" à la fin. Il suffit de se souvenir des réactions de ces ministres au retour de la tournée au Québec, pour comprendre dans quels environnement De Gaulle a accepté de travailler, et pourquoi, sitôt parti, les pulsions à l'abandon sont reparties de plus belle.
    Il faut ajouter, et il en était sans doute tout aussi conscient, que si les classes possédantes trahissaient à qui mieux mieux, il en allait DEJA DE MEME des travailleurs, du peuple en général, dans une large part. Combien de communistes, en dehors des occasions où l'intérêt de l'URSS rejoingnait les perspectives gaulliennes, ont soutenu son action ? Ne parlons pas de la SFIO, ni des radicaux, qui ont trahi la France dès que De Gaulla a quitté le pouvoir en 46, faute d'y avoir une majorité possible, en signant les accords Blum-Birnes. Plus haut déjà il faut se souvenir qu'une très large part des personnalités officielles de la gauche en général, partis, élus, syndicalistes, intellectuels, a, avant de 1920 à 1943, progessivement glissé par idéologie pacifiste ou internationaliste jusqu'à la collaboration. Le rappeler sur des sites qui se veulent "de gauche" vous vaut aujourd'hui des tombereaux d'insultes, et déclanche le déni le plus absolu. Et pourtant si Blum a refusé la main tendue par De Gaulle en 45 pour "reconstruire son parti", c'est justement parcequ'il fallait faire oublier cette trahison absolue. Aujourd'hui, les esprit sont revenus au même point et qui se proclama de gauche, chez les "zélites" explique aussitôt qu'être de gauche c'est être internationaliste ! Soit accepter la disparition de la France, pays de longue culture assez socialisante, pour être internationaliste avec les dictatures du fric les plus abjectes, des USA au quatar en passant par l'Ukraine. De Gaulle, dont beaucoup reconnaissent aujourd'hui qu'il a été le seul dirigeant de gauche, gauche au sens du français quotidien, depuis la libération, en a été la victime, plus sans doute que de l'opposition des possédants.
    De ce point de vue les tendances anciennes n'ont fait que croître et embellir, puisqu'il n'y a même plus, après deux générations au moins de déchéance et de bourage de crâne scolaire, les frêles barrières de la culture apprise pour retenir dans l'amour de leur pays quelques uns des possédants. Ils n'ont vraiment plus que le fric en perspective. En face, syndrome du larbin et balbutiement de globish s'ajoutant aux idéologies toujours là, le peuple auquel pensait De Gaulle a disparu. Et il n'y a plus de paysans.
    D'un côté, de César à Hitler en passant par Charles Quint, il n'y a sans doute jamais eu beaucoup de Français, de l'autre, depuis que le peuple a préféré les rêves messianiques d'abord, puis l'abruitissemnt télévisuel et scolaire ensuite, il n'y en a plus.
    Alors !

  • #4

    Olivier de Nantes (mardi, 30 décembre 2014 19:47)

    "Je n'aime pas les communistes parce qu'ils sont communistes.
    Je n'aime pas les socialistes parce qu'ils ne sont pas socialistes.
    Et je n'aime pas les miens, parce qu'ils aiment l'argent."

    Charles De Gaulle

  • #5

    bforbroker @gmail.com (mercredi, 31 décembre 2014 11:21)

    Vous avez raison, c'est un livre intéressant !

  • #6

    Fédor (mercredi, 31 décembre 2014 23:14)

    @DAELIII : je crois surtout que la lecture politique droite/gauche permet de simplifier à outrance une situation politique à l'instant T et surtout son évolution sur une période donnée, mais enferme dans des schémas à dépasser. De Gaulle était il de droite, de gauche...on peut toujours se poser la question mais bon. On est de droite et de gauche par rapport à quelque chose, alors que libéralisme, capitalisme, socialisme, communisme, marxisme, patriotisme, internationalisme ou européisme, sont des concepts politiques qui peuvent être développés en tant que tels. Ou place t on le curseur de l'égalité par rapport à celui de la liberté, sujet que l'on croit simpliste et auquel on ne répond pas clairement.
    Bref, ce que j'essaye de dire, pour rentrer dans le clivage imposé, c'est que la nation n'est ni de droite ni de gauche et que les tenants de la droite et de la gauche peuvent tout à la fois être ses fossoyeurs et ses champions. La gauche III ème république était le chantre d'une colonisation que ses héritiers modernes abhorrent (paradoxalement pour les mêmes raisons "humanistes", je le concède!).
    De Gaulle l'avait compris qui ne se positionnait pas par rapport à de tels concepts car il voyait plus grand et plus haut, c'est d'ailleurs tout le sens de cette 5ème république et de son septennat (notamment).
    Aujourd'hui, sur des sujets majeurs comme la laïcité ou le rôle de l'Etat, quelles différences entre communistes historiques non boboisés et droite conservatrice catholique : aucune.
    Je rêve que prochainement un homme politique s'affranchisse des querelles droite/gauche bien confortables pour le jeu hypocrite des partis, et se positionne par rapport en toute franchise par rapport aux vrais concepts.

  • #7

    DAELIII (vendredi, 02 janvier 2015 20:52)

    à M. Fédor
    Un tel homme politique existe, M; Asselineau, et son parti l'UPR.
    Mais vous commettez une erreur de fond. Non le clivage gauche droite n'est en rien dépassé. C'est même le marqueur socio-culturel le plus profond, qui existe dans toutes les sociétés, à toutes les époques. Voyez par exemple sur le site de l'UPR une analyse succinte des raisons pour les quelles ce marqueur est capital.
    Ecrivant cela, vous confondez deux types de définitions. Celles des professionnels, de la politique et associés, et celle du peuple. Le peuple, ou dit autrement les travailleurs, n'a pas de doute sur la notion de gauche, parce que sa boussole est vécue chaque jour, dans son assiette, dans son chômage ou son échec scolaire. Côté droite la lucidité est la même, et le portefeuille est une boussole tout aussi fiable. C'est exactement ce que disait De Gaulle, rappelé par M. O. de Nantes ci dessus.
    Vous prenez donc pour une obsolescence de ce marqueur capital, ce qui n'est que le constat que des idéologies datées, le communisme "orthodoxe" connu en France au XXme siècle par exemple, ont pu au fil des années être reconnues comme inutiles, voire nuisibles. Je voulais souligner ce fait, historiquement ignoré de l'immense majorité des français, que les idéologues, qu'ils soient internationalistes ou libéraux-libertaires, ont la trahison de leurs mandants dans leurs gènes. Ils l'ont prouvé au siècle dernier et ils le prouvent encore aujourd'hui, mais cela ne concerne que des individus, pas les travailleurs aux prise avec leur réalité concrête, même si parfois, hélas, la masse, dans les périodes où le "bourrage de crâne" est massif, se réfugie dans l'absence. La trahison commise quoi d'étonnant à ce que vous ne voyiez plus de différence entre gauche et droite si vous restez en surface, puisqu'il sagit de deux droites ?
    Par ailleurs prendre M. Ferry pour un homme de gauche est tout de même signe d'un peu de confusion, et le support de la politique de colonisation n'était à coup sûr pas "de gauche" : ni les planteurs en extrême Orient, ni, auparavant, les agioteurs en Algérie dont nous parlait Balzac !
    La problème aujourd'hui est tout autre : si le voilier coule il n'est plus question de savoir qui remonte le mieux au vent, mais cela n'invalide en rien la question, qui redeviendra essentielle lorsque l'équipage sera sauvé.

  • #8

    Guadet (samedi, 03 janvier 2015 11:47)

    @DAELIII
    Gauche et droite ont les mêmes fondements : le libéralisme du XIXe siècle et une philosophie matérialiste productiviste, mal déguisée sous les traits d'une philosophie du progrès. Elles y sont retournées. Aujourd'hui, inutile de chercher la trace, à droite d'un courant conservateur soucieux de protéger la vie sociale avec ses valeurs et ses richesses ; à gauche d'un courant social cherchant à améliorer la vie des plus démunis.
    L'individualisme poussé jusqu'à la religion de la monade a tout simplifié dans un sens destructeur où seuls comptent le désir égoïste et le cours de la bourse.

  • #9

    Fédor (lundi, 05 janvier 2015 23:33)

    @DAELII
    Je viens de lire l'explication sur le clivage droite gauche sur le site de l'UPR...ok donc les libéraux? Des 2 côtés. Les internationalistes, les souverainistes? Les autoritaires, les écolos...les démagos...
    Mais en fait Guadet résume mieux que moi ce que je pense.

    Quand même, un mot sur Ferry. Celui-ci n'était peut être pas âme assez bonne pour être classé à gauche, mais progressiste et anti monarchiste et clérical, tout de même. Votre jugement moral sur la colonisation n'y change rien, que sa position humaniste (sic) ait contribué à légitimer l'exploitation des grands propriétaires, non plus.

  • #10

    DAELIII (mardi, 06 janvier 2015 13:43)

    A MM Fédor et Guadet
    Vous baissez les bras si je comprends bien. Puisque l'individualisme, ou plutôt le narcissisme que soulignait déjà voici bientôt un siècle Ortéga Y Gasset, aurait réduit à néant toute action possible, toute différenciation.
    Votre position est radicalement fausse pour une raison très simple, occultée le plus souvent, de par sa lumineuse évidence : il y a toujours des gens, des classes sociales pour être grossier, qui doivent travailler pour survivre, et d'autres, infiniment moins nombreux, qui vivent de l'exploitation des précédents.
    Quand aux "libéraux" je me tâte pour en trouver trace. Quand le noroit soufle et dissipe les nuées, on les trouve à leur place, à la droite, et extrême.
    Enfin je note le discret mépris pour la morale. très "libéra" en effet.