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03

févr.

2015

"La démocratie a besoin de débat public, pas d'information"  Christopher Lasch

Dans son ouvrage visionnaire, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, paru en 1994, l'historien et sociologue Christopher Lasch déconstruit le paradoxe suivant : comment, en cet âge béni de l'information est-il possible que le débat public n’intéresse plus personne ?

Une question d'autant plus actuelle aujourd'hui que la concentration économique mais surtout idéologique de la presse traditionnelle s'est tranquillement poursuivie ces deux dernières décennies...

Alors ? Qu'est-ce qu'une information ? Dans quel but la donne t-on au citoyen ? Surtout, à quelle condition peut-elle lui être utile ?

 

De l'art perdu de la controverse - Christopher Lasch

               Cela fait maintenant de nombreuses années que l'on nous abreuve de la promesse de l'âge de l'information. On nous dit que les effets sociaux de la révolution des communications comporteront une demande sans fin pour une main-d'œuvre, qualifiée, la réévaluation à la hausse des compétences nécessaires pour un emploi et un public éclairé, capable de suivre les problèmes du jour et d'avoir des jugements informés sur les affaires civiques. Au lieu de quoi, nous trouvons des diplômés de l'université qui travaillent à des postes pour lesquels ils sont largement sur-qualifiés. La demande de main-d'œuvre domestique dépasse la demande en spécialistes qualifiés. L'économie post-industrielle semble encourager l'interchangeabilité des effectifs, le mouvement rapide d'un type de travail à un autre et une concentration croissante de la main-d'œuvre dans des secteurs techniquement arriérés de l'économie, où le travail est intensif et les syndicats inexistants.

Notre expérience récente ne vient pas confirmer l'espérance qui voudrait que les innovations technologiques, en particulier les progrès dans les communications, créent une abondance d'emplois qualifiés, suppriment les emplois pénibles et rendent la vie facile pour tout le monde.

Au contraire, leur effet le plus important est d'élargir le fossé entre la classe de la connaissance et le reste de la population, entre ceux qui se trouvent à l'aise dans la nouvelle économie mondiale et qui « savourent l'idée que les flux d'information qui se dirigent vers eux peuvent grossir » sans cesse (pour citer les propos d'Arno Penzias, d'AT & T Bell Laboratories) et ceux qui, n'ayant pas grand chose à faire de téléphones cellulaires, de fax ou de services d'information en-ligne, vivent encore dans ce que Penzias appelle avec mépris l'Age de la paperasse.

Quant à la thèse selon laquelle la révolution de l'information élèverait le niveau de l'intelligence du public, ce n'est un secret pour personne que le public sait moins de choses sur les affaires publiques qu'il n'en savait autrefois. Des millions d'Américains sont bien incapables de vous dire le premier mot de ce qu'il y a dans la Déclaration des Droits, de ce que fait le Congrès, de ce que dit la Constitution sur les pouvoirs du Président, de l'apparition du système des partis ou de son fonctionnement. Selon un récent sondage d'opinion, une majorité confortable croit qu'Israël est un pays arabe.


La démocratie a besoin de débat public, pas d'information. Bien sûr, elle a également besoin d'information, mais le type d'information dont elle a besoin ne peut être produit que par le débat. Nous ne savons pas quelles choses nous avons besoin de savoir tant que nous n'avons pas posé les bonnes questions, et nous ne pouvons poser les bonnes questions qu'en soumettant nos idées sur le monde à l'épreuve de la controverse publique.

L'information qui est d'ordinaire conçue comme une condition préalable au débat se comprend mieux comme son produit dérivé. Quand nous nous engageons dans des discussions qui captivent entièrement notre attention en la focalisant, nous nous transformons en chercheurs avides d'information pertinente. Sinon, nous absorbons passivement l'information — si tant est que nous l'absorbions.

Au lieu de rendre, comme d'habitude, l'école responsable de cette ignorance déprimante des affaires publiques, nous devrions chercher ailleurs une explication plus complète, en gardant à l'esprit que les gens acquièrent facilement les connaissances dont ils peuvent faire usage. Puisque le public ne participe plus aux débats sur les questions nationales, il n'a aucune raison de s'informer des affaires civiques. C'est le déclin du débat public, et non pas le système scolaire (quelle que soit, par ailleurs, sa dégradation) qui fait que le public est mal informé, malgré toutes les merveilles de l'âge de l'information. Quand le débat devient un art dont on a perdu le secret, l'information aura beau être aussi facilement accessible que l'on voudra, elle ne laissera aucune marque. [...]


Ainsi, selon l'auteur, c'est la confrontation qui créé la recherche d'information. Celle-ci, en effet, dans le meilleure des cas, permet d'apporter "du biscuit" au citoyen qui cherche à se faire une opinion plus fine d'une question. Si la question posée est : "comment peut-on mieux répartir la richesse dans notre commune ?", par exemple, les citoyens devront s'armer intellectuellement afin de pouvoir mettre en place une série de mesure : statistiques, conséquences, coûts...


Si l'information tombe en permanence, sans être autre chose que la conséquence d'une cause que le citoyen ignore, et sur laquelle il n'a aucune emprise... l'affaire est oubliée le lendemain, chassée par une autre du même type.




D'où cette question fondamentale d'une presse diverse et capable de débattre des causes structurelles des maux d'une société, sur lesquels évidemment les citoyens peuvent agir : l'économie dont nous sommes aujourd'hui dépossédés est en première ligne. Dépossédés... pourquoi ? Serait-ce parce que l'affaire est trop technique ? Parce que les gens ne s'y intéressent plus ? Ou bien plutôt parce que la presse traditionnelle est unanime depuis tant d'années ? Sur l'Europe, sur l'€uro, sur l'Otan, à propos de tous ces débats qui auraient pu exister, n'eût été l'homogénéité trop grande des éditorialistes, rédacteurs et dirigeants des principaux journaux...

Observons le panorama global de la presse politique française  : selon son positionnement économique (abscisse) ; selon son degrés de libéralisme politique et culturel (ordonnée) :



Clairement, la contestation du paradigme néolibéral et l'Union européenne, n'a pas bonne presse, si vous me passez l'expression. Au vu du quasi unanimisme pro-européen, parmi les grands titres, difficile de revendiquer sa singularité en parlant d'économie . Plutôt - et c'est d'ailleurs ce que l'on constate - on s’écharpera sur ce qui reste : les valeurs, l'identité, la sécurité, la culture... puisque le chômage, on n'y peut rien, n'est-ce pas ?



Concluons avec Lasch :

Le déclin de la presse partisane et l'avènement d'un nouveau type de journalisme qui professe des normes rigoureuses d'objectivité ne nous assurent pas un apport constant d'informations utilisables. Si l'information n'est pas produite par un débat public soutenu, elle sera pour l'essentiel au mieux dépourvue de pertinence, et au pire trompeuse et manipulatrice. De plus en plus, l'information est produite par des gens qui désirent promouvoir quelque chose ou quelqu'un — un produit, une cause, un candidat ou un élu — sans s'en remettre pour cela à ses qualités intrinsèques ni en faire explicitement la réclame en avouant qu'ils y ont un intérêt personnel. Dans son zèle à informer le public, une bonne partie de la presse est devenue le canal tout trouvé de ce qui est l'équivalent de cet insupportable courrier promotionnel qui encombre nos boîtes aux lettres. Comme la poste — encore une institution qui servait autrefois à élargir la sphère de la discussion interpersonnelle et à créer des « comités de correspondance » — elle distribue aujourd'hui une profusion d'information inutile, indigeste, dont personne ne veut, et qui pour la plus grande part va finir au panier sans qu'on l'ait lue.

L'effet le plus important de cette obsession de l'information, à part la destruction d'arbres pour fabriquer du papier et le fardeau croissant que représente « la gestion des déchets », est d'affaiblir l'autorité du mot. Quand on se sert des mots comme de simples instruments de propagande ou de promotion, ils perdent leur pouvoir de persuasion. Ils cessent bientôt d'avoir la moindre signification. Les gens perdent leur capacité à se servir du langage avec précision et de façon expressive, ou même à distinguer un mot d'avec un autre. Le mot parlé se modèle sur le mot écrit au lieu que ce soit l'inverse, et la parole ordinaire commence à ressembler au jargon ampoulé que nous trouvons dans les journaux. La parole ordinaire commence à ressembler à de « l'information » — catastrophe dont peut-être la langue anglaise [une remarque qui vaut également pour le français, ndlr] ne se relèvera jamais.



Note : merci au site agoravox sur lequel j'ai repris le texte déjà copié. N'hésitez pas à lire le chapitre 9 du livre en entier, disponible ici : http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/extraits-d-ouvrages/article/christopher-lasch-l-art-perdu-de-89365

Et sinon :

Brice Couturier, marchand de misère sur France Culture espoir matinale néolibéralisme acrimed
Brice Couturier, marchand de misère sur France Culture
Eric Judor aime déranger son conseiller EDF la nuit...
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Commentaires : 6
  • #1

    Malik V (mercredi, 04 février 2015 12:20)

    et fakir dans tout ça ? trop petit ? ou bien il est hors du cadre, dans le bleu ?

  • #2

    twim (mercredi, 04 février 2015 19:14)

    "Puisque le public ne participe plus aux débats sur les questions nationales, il n'a aucune raison de s'informer des affaires civiques."
    Une analyse limpide.

  • #3

    Guadet (mercredi, 04 février 2015 20:29)

    Votre manière de séparer libéralisme politique et sociétal et libéralisme économique ne correspond pas à la réalité de l'histoire contemporaine.
    Le libéralisme économique et l'asservissement de la classe ouvrière proviennent bien du libéralisme politique :
    http://lesmoutonsenrages.fr/2015/01/28/lideologie-du-travail-et-la-crise-du-capitalisme-troisieme-partie-la-barbarie-du-travail/
    http://plunkett.hautetfort.com/archive/2015/02/04/pour-deniaiser-les-liberaux-libertaires-5551857.html
    Le mouvement conservateur a toujours été le premier opposant au libéralisme économique, alors que le marxisme prônait le même productivisme et le même asservissement de l'homme au système économique que ce dernier.
    http://plunkett.hautetfort.com/archive/2015/02/04/pour-deniaiser-les-liberaux-conservateurs-5552112.html

  • #4

    Guadet (mercredi, 04 février 2015 20:50)

    La thèse est intéressante mais je ne la partage pas. Il y a bel et bien un problème d'information. Quand vous prenez les télévisions, les radios et la plupart des journaux que vous indiquez dans votre diagramme, vous ne pouvez pas ne pas remarquer qu'ils disent tous la même chose : la même information biaisée pour imposer l'idéologie néolibérale dominante. Bien-sûr qu'il n'y a pas de vrai débat démocratique, mais c'est parce que toutes les informations vont dans le même sens, décourageant toute idée d'alternative. Je suis souvent étonné, même en parlant avec des intellectuels, de la prégnance de cette machine de propagande. Aller à contre-courant en matière économique ou géopolitique n'amène que dérision et pitié. Si le souverainisme ou la défense de Novorossia, par exemple, n'étaient pas proscrit des médias, il y aurait bel et bien débat public.

  • #5

    Antoine Lamnège (mercredi, 04 février 2015 21:17)

    Je savais bien que vous me le rappelleriez...

    Je confesse, pour ma part, hésiter encore sur cette question. L'idée selon laquelle il n'est pas possible d'être souverainiste en économie et libéral sur les questions de société ne me convient pas. Peut-être suis-je dans l'erreur. Nous verrons bientôt : la Grèce, en cela, est un test important.

    La liberté n'est pas illimitée, entendons-nous. J'entends libéralisme nécessaire, de base, la défense des droits décents de l'individu. Il n'est pas question de défendre n'importe quelle liberté, ni de continuer sur la voie radicale des Lumières établissant que la liberté politique, économique et le progrès apporteront la félicité.

    Pour autant, nous en avions déjà parlé, je défends l'idée d'une certaine émancipation de l'Homme au sein d'une société individualiste. Le système économique actuel va beaucoup trop loin. L'altruisme n'y a pas sa place ; ce qui est gagné par l'un semble perdu par l'autre. Le chômage, le déclassement et l'immigration crispent les gens, il suffit de voir autour de nous.
    D'autres solidarités sont nécessaires et possibles, mais elles ne se décrètent pas : elles doivent être organisées, ce qui suppose non pas moins de liberté individuelle à grande échelle, (la liberté politique est encore extensible) mais bien plutôt l'organisation de la décence dans tous les domaines de la société. Cela passe pas la loi.

    La loi peut encadrer l'Economie, ou si vous préférez le citoyen en tant que consommateur (tout n'est pas achetable) et que producteur (tout n'est pas vendable), sans empiéter sur sa vie privée hors de la sphère économique.

    Cordialement




  • #6

    Guadet (jeudi, 05 février 2015 14:01)

    @ Antoine Lamnège, très cordialement

    Des lois qui permettaient une société solidaire, cela existait : la sécurité sociale, la retraite par répartition, les allocations familiales, un système de santé à la disposition de tous, un droit du travail qui rééquilibrait le dialogue entre employeur et employé. Il aurait fallu les défendre, les "conserver", au lieu de les laisser détruire petit à petit.
    Dans le sens d'une "émancipation de l'Homme au sein d'une société individualiste", on ne peut aller que vers une juxtaposition de monades ; on détruit tout ce qui peut structurer une société solidaire. Est-ce que cela va dans le sens de la liberté et de l'émancipation ? Non, même pas, car l'homme isolé rencontre tout de suite un ennemi : l'autre ; l'autre qui est à la fois une limite insupportable à ma liberté et un concurrent impitoyable. Résultat : un isolement et un sentiment d'oppression de chaque personne, la rendant susceptible d'un asservissement réel de la part d'un système économique et d'une ploutocratie.
    Émancipation et libération véritables exigent qu'on fasse toute sa place à l'autre dans sa vie, et que la société soit structurée en conséquence. On en est arrivé à croire que l'autre était forcément un concurrent et forcément un obstacle à ma liberté, alors que c'est tout le contraire. L'homme ne vit qu'en symbiose avec un environnement et en relation avec ses semblables. Sinon il meurt. Je ne vois pas comment l'homme pourrait s'émanciper ou faire société par l'individualisme. L'article quatre des droits de l'homme pose un gros problème quand il donne une définition antisociale de la liberté.
    L'émancipation promise par les révolutions libérales n'a abouti qu'à une dictature du Moi. "J'en ai rêvé, Sony l'a fait", "Je l'ai désiré, la loi et le marché m'y ont donné accès", cela n'aboutit qu'à un asservissement à ses propres fantasmes. Toutes les sagesses et toutes les philosophies ont expliqué que la première libération à effectuer l'était par rapport à son Moi. Le bouddhisme va jusqu'à affirmer que l'idée même de personne autonome est une illusion. Le christianisme, lui, proclame un dieu trine, c'est-à-dire qui n'est absolu et tout puissant que parce qu'il intègre en lui la relation entre personnes. Cela veut dire que l'émancipation et la vraie liberté ne sont accessibles que par la relation et non à la seule dimension de l'individu. Dans le langage chrétien, on dit que l'homme doit se "renier" et "faire don de soi" à l'autre pour libérer son humanité et pour "régner", c'est-à-dire pour amener sa personne à un plein accomplissement.
    En 1900, Gide rappelait ce point de philosophie chrétienne pour expliquer que, dans la littérature de son temps, ce n'est pas en cherchant à être le plus original et en rejetant toute influence que l'écrivain pouvait être le plus personnel (André Gide, De l’influence en littérature, conférence faite à la Libre Esthétique de Bruxelles le 29 Mars 1900).