mar.

21

avril

2015

Portrait de Napoléon par le Comte de Las Cases (Lettre au Parlement Anglais)

Le Comte Emmanuel de Las Cases fait partie des rares fidèles qui, après l'abdication de 1815, suivirent Napoléon dans son exil à Sainte-Hélène.  Là-bas, il devint le confident et le secrétaire de l'Empereur qui, à sa mort, en fit son premier légataire. Las Cases entreprit alors de réunir ses notes, les textes laissés par Napoléon et les multiples souvenirs et pensées que ce dernier lui confia. C'est ainsi qu'il composa ce Mémorial de Sainte-Hélène lequel constitue, au-delà de la légende, non seulement un document historique de première importance mais, aujourd'hui encore, l'un des plus poignants et des plus extraordinaires témoignages de la vie de Napoléon. Nous vous proposons un extrait de cet ouvrage, lorsque De Las Cases écrit au parlement Anglais pour convaincre les parlementaires de faire revenir Napoléon en Europe. S'ensuit un des plus beaux portraits de l'Empereur.

Napoléon est la première, la plus étonnante destinée de l’histoire. C’est l’homme de la renommée, celui des prodiges, le héros des siècles. Son nom est dans toutes les bouches, ses actes agitent toutes les imaginations, sa carrière demeure sans parallèle. Quand César médita de gouverner sa patrie, César en était déjà le premier par sa naissance, ses richesses ; quand Alexandre entreprit de subjuguer l’Asie, Alexandre était roi, et fils d’un roi qui avait préparé ses succès ; mais Napoléon s’élançant de la foule pour gouverner le monde, se présente seul, sans autre auxiliaire que son génie ; ses premiers pas dans la carrière sont autant de merveilles ; il se couvre aussitôt de lauriers immortels, et règne dès cet instant sur tous les esprits : idole de ses soldats, dont il a porté la gloire jusqu’aux nues ; espoir de la patrie, qui, dans ses angoisses, pressent déjà qu’il sera son libérateur ; et cette attente n’est point trompée. A sa voix expirante, Napoléon, interrompant ses mystérieuses destinées, accourt des rives du Nil, il traverse les mers au risque de sa liberté et de sa réputation, il aborde seul aux plages françaises. On tressaille de le revoir, des acclamations, l’allégresse publique, le triomphe le transportent dans la capitale. A sa vue, les factions se courbent, les partis se confondent ;  il gouverne et la révolution est enchaînée !


 Le seul poids de l’opinion, la seule influence d’un homme ont tout fait. Il n’a pas été besoin de combattre, pas une goutte de sang n’a coulé ; et ce ne sera pas la seule fois qu’un tel prodige signalera sa vie.


A sa voix les principes désorganisateurs s’évanouissent, les plaies se ferment, les souillures s’effacent. La création semble encore une fois sortir du chaos.


 Toutes les folies révolutionnaires disparaissent, les seules grandes et belles vérités demeurent. Napoléon ne connaît aucun parti, aucun préjugé n’entache son administration. Toutes les opinions, toutes les sectes, tous les talents se groupent autour de lui : un nouvel ordre de choses commence.


La nation respire et le bénit, les peuples l’admirent, les rois le respectent, et l’on est heureux, l’on va s’honorer de nouveau d’être Français.


Bientôt on l’éleva sur le trône ; il devint Empereur. Chacun connaît le reste : on sait de quel lustre, de quelle puissance il honora sa couronne. Souverain par le choix des peuples, consacré par le chef de la religion, sanctionné par la main de la victoire, quel chef de dynastie rassembla jamais des titres aussi puissants, aussi nobles, aussi purs ? Qu’on recherche !


 Tous les souverains se sont alliés à lui par le sang ou les traités ; tous les peuples l’ont reconnu. Anglais, si seuls vous faites exception, cette exception n’a tenu qu’à votre politique, elle n’a été qu’une affaire de forme : bien plus, vous êtes précisément ceux qui aurez vu dans Napoléon les titres les plus sacrés, les moins incontestables. Les autres puissances auront pu obéir peut être à la nécessité. Vous, vous n’aurez fait que vous rendre à vos principes, à votre conviction, à la vérité, car telles sont vos doctrines que Napoléon, quatre fois l’élu d’un grand peuple, a dû nécessairement, malgré vos dénégations publiques, se trouver souverain dans le fond de vos cœurs : descendez dans vos consciences ! Or, Napoléon n‘a perdu que son trône ; un revers l’en a arraché, le succès l’y eût fixé pour jamais. Il a vu marcher contre lui onze cent mille hommes : leurs généraux, leurs souverains ont proclamé partout qu’ils n’en voulaient qu’à sa seule personne. Quelle destinée !  Il a succombé mais il n’a perdu que le pouvoir ; tous ses caractères augustes lui demeurent et commandent les respects des hommes.  Mille souvenirs de gloire le couronnent toujours, l’infortune le rend sacré ; et dans cet état de choses, le véritable homme de cœur n’hésite pas à le considérer comme plus vénérable sur son rocher qu’à la tête de six cent mille hommes, imposant des lois. 

Voilà quels sont ses titres. Vainement les esprits bornés ou les cœurs de mauvaise foi voudraient le charger, comme de coutume, d’être la cause offensive de tous les maux, de tous les troubles dont nous avons été les témoins ou les victimes.  Le temps des libelles est passé ; la vérité doit avoir son tour. Déjà les nuages du mensonge s’éclaircissent devant le soleil de l’avenir. Un temps viendra qu’on lui rendra pleine justice ; car les passions meurent avec les contemporains ; mais les actes vivent avec la postérité, qui n’a point de bornes. Alors on dira que les grandes actions, les grands biens furent de lui ; que les maux furent ceux du temps et de la fatalité.


 Qui ne commence à voir aujourd’hui que, malgré sa toute-puissance, il n’eut jamais le choix de sa destinée ni de ses moyens ? que, constamment armé pour sa propre défense, il ne recula sa destruction que par des prodiges toujours renaissants ; que dans cette lutte terrible, on lui rendait obligatoire de tout soumettre, s’il voulait survivre et sauver la grande cause nationale. Qui parmi vous, Anglais, songe à nier surtout cette dernière vérité ? N a-t-on pas maintes fois, parmi vous, proclamé la guerre viagère ; et vos alliés secrets n avaient-ils pas dans le fond du cœur ce que votre position vous permettait de dire tout haut ! Ne vous vantez vous pas encore en cet instant que vous l eussiez combattu tant qu’il eût subsisté ? Ainsi, toutes les fois qu’il vous a proposé la paix, soit que ses offres fussent sincères, soit qu’elles ne le fussent pas, cela vous importait peu : votre décision était arrêtée Quel parti, dès lors, lui restait-il donc, et quel reproche pourrait on hasarder contre lui, dont on ne fût déjà coupable soi-même ? Et qui aujourd’hui prétendrait encore mettre en avant le reproche banal de son ambition ? Qu’a-t-elle donc eu de si neuf de si extraordinaire, et surtout de si exclusif dans sa personne ?


 Étouffait-elle en lui le sentiment, quand il disait à l’illustre Fox, que désormais les lois, les mœurs, le sang faisaient tellement de l’Europe une même famille, qu’il ne pouvait plus y avoir de guerre que ce ne fût une guerre civile ?


 Était-elle irrésistible, quand, nous peignant tous ses inutiles efforts pour empêcher la rupture du traité d’Amiens, il concluait que l’Angleterre, malgré tous les avantages d’aujourd’hui, gagnerait pourtant encore à s y être tenue ; que toute l’Europe y eût gagné, que lui seul peut-être, son nom et sa gloire y eussent perdu ?


Était-elle bien avide et commune cette ambition, quand, à Châtillon, il préférait la chance de perdre un trône à la certitude de le posséder au prix de la gloire et de l’indépendance nationale ?


 Était-elle incapable d’altération, quand on lui a entendu dire : « Je revenais de l’île d’Elbe, un tout autre homme. On ne l’a pas cru possible, et l’on a eu tort. Je ne fais pas les choses de mauvaise grâce ni à demi. J’eusse été tout à fait le monarque de la constitution et de la paix. »


 Était-elle insatiable, quand, après la victoire dont il se regardait comme certain à Waterloo, sa première parole aux vaincus allait être à l’instant même l’offre du traité de Paris, et une union sincère et solide qui, confondant les intérêts des deux peuples, eût assuré l’empire des mers à l’Angleterre et forcé le continent au repos ?

 Était-elle aveugle et sans motifs, quand, après son désastre, passant en revue les conséquences politiques qu’il avait tant prévues, et frémissant des probabilités de l’avenir, il s’écriait : « Il n’est pas jusqu’aux Anglais même qui auront peut-être à pleurer un jour d’avoir vaincu à Waterloo ? »


 Et qui pourrait donc songer désormais à revenir avec avantage sur cette ambition ? Ce ne saurait être les peuples, tout frappés qu’ils sont de la conduite de ceux qui l’ont renversé. Seraient-ce les souverains ? Mais ceux qui ne parlaient que de justice avant le combat, quel usage ont-ils fait de la victoire ? Qu’on cesse donc de répéter d’oiseuses allégations. Elles purent être un excellent prétexte ; elles seraient de pitoyables justifications. Qu’on se contente d’avoir vaincu !


 Mais je m’emporte : où m entraînent la force de la vérité, la chaleur du sentiment, l’élan du cœur ! Je reviens à mon objet.


 Représentants de la Grande Bretagne, prenez cet état de choses en considération nouvelle. La justice, l’humanité votre honneur, votre gloire vous le demandent. Sainte-Hélène est insupportable ; son séjour équivaut à une mort certaine et préméditée ; vous ne voudrez pas vous en rendre responsables aux yeux des siècles. Napoléon fut vingt ans votre terrible ennemi, il vous souviendra à Annibal et de l’infamie romaine… Vous ne voudrez pas souiller d’une pareille tâche les belles pages de votre histoire présente. Sauvez à votre administration l’odieuse, l’horrible inculpation d’avoir trafiqué du sang du prisonnier. L’histoire en fournit plusieurs exemples : tous nous font horreur. Et quel plus grand caractère encore ne serait pas réservé à celui-ci ! car il est aisé de le prédire, quand Napoléon ne sera plus, quand on pourra croire le forfait accompli alors Napoléon deviendra l’homme des peuples : alors il ne plus que la victime, le martyr des rois. Ainsi voudra la marche inévitable de la force choses et du sentiment des hommes. Sauvez nos annales modernes d’un tel scandale et de dangereuses conséquences.


 Sauvez la royauté de ses propres aveuglements ; sauvez les intérêts les plus sacrés grands monarques au nom desquels s’exécute victime ; sauvez la majesté royale dans le premier de ses attributs, le plus saint de ses caractères, son inviolabilité. Si les rois eux portent la main sur les représentants de sur la terre, quel frein, quel respect prétendraient ils opposer aux attentats des peuples ? Il n’est point ici-bas de prospérité à l’abri temps ou de la fortune ; le cercle des vicissitudes enveloppe tous les trônes. Cette cause est la cause de tous les rois présents et à venir. Un oint du Seigneur, dégradé, avili, torturé, immolé, ne peut, ne doit être qu’un objet d’indignation, d’horreur pour l’histoire, de frémissement pour les rois…


Rappelez Napoléon au milieu de vous, laissez-le venir trouver le repos sous la protection de vos lois : qu’elles jouissent de son insigne hommage. Ne les privez pas de leur plus beau triomphe. Et qui pourrait vous arrêter ?


 Serait-ce votre première décision ? Mais en la rappelant, vous montreriez à tous les yeux que vous ne fûtes alors guidés que par la force des circonstances, la loi de la nécessité.


 Serait-ce votre repos intérieur ? Mais la pensée en serait insensée, le doute une injure, un outrage à vos institutions, à vos mœurs, à toute votre population. Serait-ce la sûreté de l’Europe ? Mais les vérités de circonstance n’ont qu’un temps, et ce n’est qu’au vulgaire qu’il appartient de les perpétuer, de les mettre en avant longtemps après qu’elles n’existent plus. Napoléon dans sa toute-puissance pouvait être l’effroi de l’Europe ; réduit à sa seule personne, il ne peut plus en être que l’étonnement, la méditation. Et de bonne foi, que pourrait-il aujourd’hui, même avec du pouvoir, contre la sûreté de la Russie, celle de l’Autriche, de la Prusse, la vôtre ?

L'île de Sainte-Hélène
L'île de Sainte-Hélène

Enfin, seraient-ce ses arrière-pensées qu’on pourrait redouter ? Mais Napoléon n’en a d’autres aujourd’hui que celles du repos. A ses propres yeux, dans sa propre bouche, sa prodigieuse carrière a déjà toute la distance des siècles. Il ne se croit plus de ce monde, ses destinées sont accomplies. Pour une âme d’une telle élévation, le pouvoir n’a de prix que pour conduire à la célébrité, à la gloire ? Or, quel mortel en accumula davantage sur sa tête ? La mesure n’en semble-t-elle pas au-dessus de l’imagination des hommes ? Ses revers même n’en ont-ils pas été pour lui des sources abondantes ? Existe t ii rien de comparable au retour de l’île d’Elbe ? Et plus tard, quelle apothéose que les regrets d’un grand peuple ? Un grand nombre parmi vous ont traversé nos provinces, pénétré dans nos foyers ; vous connaissez nos secrets, nos sentiments. Si la patrie lui était moins chère que la gloire, qu’aurait-il à désirer après ce qu’il a laissé en arrière ? Son âge avancé, sa santé perdue, le dégoût des vicissitudes, peut être celui des hommes, la satiété surtout des grands objets qu’on poursuit ici-bas, ne lui laissent plus rien de neuf aujourd’hui, de désirable qu’un asile tranquille, un heureux et doux repos. Il vous les demande, Anglais, et vous les lui devez ; vous les devez à l’héroïque magnanimité avec laquelle il vous donna la préférence sur tous ses autres ennemis. Sachez, osez, veuillez être justes. Rappelez-le, et vous aurez consacré la seule gloire qui semble manquer à votre condition présente. Les admirateurs, les vrais amis de vos libertés et de vos lois l’attendent de vous ; ils le réclament. Vous avez mis en défaut ceux qui se plaisent à vanter tous les biens qui découlent de votre belle constitution. « Où sont donc, disent ces adversaires avec une ironie triomphante, cette générosité, cette élévation de sentiments, cette inflexibilité de principes, cette moralité publique, cette force d’opinion que vous nous disiez, chez ce peuple libre, être en quelque sorte supérieure à la souveraineté même ! Où sont les fruits tant vantés de ce sol classique des institutions libérales ? Tout ce pompeux échafaudage, ces peintures imaginaires ont donc disparu devant les dangers qu’avait fait courir un seul homme, ou bien encore devant la haine et la vengeance qu’il a laissées après lui. Et qu’aurait fait de plus ce pouvoir absolu que nous défendons et que vous décriez tant ? Il eût fait moins peut-être ; mais bien sûrement il n’eût pas pu faire davantage. Il se fût montré sensible, sans doute, à la noble et magnanime confiance de son ennemi ; ou, s’il se fût décidé, parce que la chose lui eût été utile, il eût mis du moins plus d’énergie, de franchise, d’élévation dans son injustice ; il ne se fût pas abaissé, pour pallier son tort aux yeux des peuples, à y associer gratuitement ses voisins. Il eût î évité surtout de se laisser envelopper dans ce dilemme accablant ; ou quand vous avez conclu votre inique traité d’ostracisme, la victime n’était pas encore en votre pouvoir, et vous avez eu la lâcheté de lui tendre la main pour vous en saisir ; ou vous la teniez déjà, et vous avez sacrifié votre gloire, l’honneur de votre pays, la sainteté, la majesté de vos lois, à des sollicitations étrangères.

«  Anglais, pour pouvoir répondre, vos amis obligés de se retourner vers vous : ils attendent. »


 Pour moi, malgré une funeste expérience deux années, telle est encore ma confiance vos principes, que je compte toujours sur justice ; et j’ai osé parler devant vous, ne consultant que mon cœur, persuadé que ce serait du milieu de vos rangs même que je verrais s’élever la défense et les talents dignes de cette grande et belle cause. Quoi que vous décidiez, au reste, mes destinées à moi sont arrêtées.


 Où que demeure la victime, je veux aller porter à ses pieds le peu de jours qui me restent encore, et dans ce tribut de sentiments, je croirai n’avoir rien fait que pour moi. Quand je le suivis d’abord, j’obéissais plutôt à l’honneur, je suivais la gloire. Mais aujourd’hui je pleure loin de lui toutes les qualités du cœur qui attachent l’homme à l’homme. Combien de vos compatriotes l’ont approché ? Ils vous diraient tous la même chose. Qu’on les consulte ! Anglais ! Est-ce donc là l’homme dont on vous avait fait la peinture ? Est-ce bien avec connaissance de cause que vous avez prononcé sur son sort ?


Ils vous diraient tous la même chose. Qu’on les consulte ! Anglais ! Est-ce donc là l’homme dont on vous avait fait la peinture ? Est-ce bien avec connaissance de cause que vous avez prononcé sur son sort ?t tous la même chose. Qu’on les consulte ! Anglais ! Est-ce donc là l’homme dont on vous avait fait la peinture ? Est-ce bien avec connaissance de cause que vous avez prononcé sur son sort ?


Le comte de Las Cases



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