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15

mai

2015

L’insécurité culturelle (Laurent Bouvet)

Dans un climat incertain entre la tuerie de Charlie Hebdo et la puissance de plus en plus prégnante du Front National au sein du paysage politique français, peu nombreux sont les auteurs qui parviennent à construire une analyse pertinente de la situation afin de donner une architecture logique à la survenance de ces différents événements. Laurent Bouvet, professeur en Sciences Politiques à l’Université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, est de ceux-là. Son livre sur l’insécurité culturelle est  à cet égard rafraîchissant.


Son analyse la plus intéressante semble être celle de l’échec de la gauche. Encore une fois, il importe d’en revenir à 1983, c'est-à-dire à la date où le PS a décidé de ne plus être de gauche. L’élection de Mitterrand en 1981 s’était réalisée sur une base sociale, où le Parti Socialiste voulait renverser la table en offrant notamment une meilleure répartition des richesses.

 

Le tournant de la rigueur de 1983, et la conversion du PS au néolibéralisme, n’a plus permis au PS de soutenir ce type de politique. Il s’est donc agi de trouver des palliatifs : le social est devenu sociétal. En résumé, le PS a renoncé à offrir une politique de transformation sociale et a choisi de se borner à une politique de promotion de la diversité.

 

Le changement s’est avéré catastrophique puisque au lieu de construire un changement global de la société, permettant d’améliorer le sort des personnes les plus précaires, la PS décide de ne se concentrer sur la satisfaction des revendications identitaires des minorités culturelles. Napoléon et De Gaulle en sortiraient de leurs tombes, eux qui se sont toujours attelés à rassembler les Français sur ce qui les réunissait plutôt sur ce qui les divisait.

 

 

Car la conséquence est bien celle-là, les politiques de discriminations positives en faveur de minorités culturelles posent problème dans le sens où elles favorisent certaines personnes par rapport à d’autres, qui connaissent pourtant les mêmes difficultés. 

Laurent Bouvet
Laurent Bouvet

Pire, les personnes n’appartenant pas à ces minorités ne peuvent pas affirmer leurs identités sous peine d’être taxés de sexisme, de racisme ou d’homophobie. Ainsi un ouvrier blanc, hétérosexuel et catholique aura beaucoup de difficultés à affirmer son identité alors qu’il se trouve objectivement dans une situation de domination sociale. Quelle est donc sa réaction par rapport à une « gauche » incapable de prendre en compte ses difficultés et qui les aggrave ? Laurent Bouvet nomme ce phénomène le culturalisme.


Ce culturalisme fait partie de l’un des deux problèmes majeurs que la gauche dans son ensemble ne parvient pas à dépasser. La seconde se nomme l’économicisme et correspond à la croyance, fortement répandue dans les milieux de gauche, selon laquelle l’insécurité culturelle se résoudra à partir du moment où les conditions économiques s’amélioreront. Il s’agit d’une analyse superficielle de la situation qui ne permet pas d’expliquer la forte implantation des partis d’extrême droite dans certains pays européens, où le taux de chômage et la croissance économique sont pourtant bons.


Pour illustrer ses propos Laurent Bouvet prend l’exemple de la campagne présidentielle et du combat Front contre Front entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Il indique qu’au niveau économique les programmes de ces deux partis sont proches.  La différence se crée donc sur la question culturelle. L’auteur remarque que jusqu’au discours de Marseille de Jean-Luc Mélenchon, le Front de Gauche talonne de près le Front National au point que le candidat du FdG se fixe comme objectif de dépasser le FN. Il y parvient grâce à des qualités d’orateur indéniable et à un discours de soutien aux perdants de la mondialisation.

Meeting de Mélenchon sur la plage du Prado à Marseille
Meeting de Mélenchon sur la plage du Prado à Marseille

Pour Laurent Bouvet, la tendance s’inverse à  Marseille avec son discours sur les liens entre les deux rives de la Méditerranée. D’un point de vue théorique, le discours est magnifique. En pratique, les personnes les plus vulnérables et donc les plus sensibles à l’insécurité culturelle lâchent Mélenchon pour Le Pen qui propose un discours plus cohérent.


En effet, en adoptant un discours protectionniste en économie et libéral sur l’immigration, Jean-Luc Mélenchon laisse à penser qu’il va renforcer l’insécurité culturelle. En effet, Laurent Bouvet ne veut pas considérer l’immigration comme un phénomène positif ou négatif mais comme un phénomène qui existe. Dans ce contexte, il importe de déterminer avec objectivité ses avantages et ses inconvénients. Force est alors de constater que ses avantages servent majoritairement les intérêts des élites et ses inconvénients ceux des classes populaires.


Nous connaissons la suite avec le décrochage de Mélenchon face à Le Pen lors de la Présidentielle. Phénomène renforcé depuis à chaque élection, qui voit le poids du FdG s’éroder de plus en plus alors que le FN s’impose comme l’une des forces principales du pays.


La conclusion du livre s’établit autour de quatre points sur lesquels il importe de revenir tant ils devraient s’imposer dans le débat public et dans les politiques à mener pour sortir du malaise identitaire français.

Le premier est que le multiculturalisme n’est pas une politique. En effet les minorités (ethno-raciales, de genre, d’orientations sexuelles, religieuses...)  ont tendance à faire du « fait multiculturel » le point de départ principal voire unique des revendications politiques au détriment des considérations économiques ou sociales. Le problème est que l’accent est alors mis sur ce qui divise les citoyens plutôt que sur ce qui les unit ce qui génère un accroissement de l’insécurité culturelle.

Manifestation des Femen
Manifestation des Femen

Le deuxième est que le combat pour la reconnaissance identitaire n’est pas une lutte sociale. Le risque étant d’entretenir une confusion entre la poursuite et l’émancipation du combat pour l’égalité et la quête d’une reconnaissance identitaire individuelle ou minoritaire. La critique est directement axée sur la discrimination positive qui reste une discrimination et qui génère des tensions entre les groupes bénéficiaires de ces mesures et ceux qui se retrouvent lésés.


La troisième est que la promotion de la diversité n’est pas une défense de l’égalité. En effet, la diversité ne permet nullement une meilleure redistribution des ressources ni davantage d’égalité. Elle sert de bouclier aux élites pour assurer leur reproduction sociale tout en faisant accepter l’absence de mobilité sociale à l’ensemble de la population. Ainsi la promotion de quelques symboles issus de « minorités visibles » permet de préserver les apparences sans que rien ne change fondamentalement. De plus dans un contexte de difficultés économiques et sociales, où les mécanismes de redistribution et de mobilité sociale fonctionnent moins bien, ces mesures sont susceptibles de créer des tensions au sein des classes populaires, confrontés à un sentiment de marginalisation et de relégation.


Enfin la quatrième est superbe : le commun l’autre nom de la République. L’idée serait alors de se baser sur ce qui nous rassemble plutôt sur ce qui nous divise. Il importerait donc de conjurer les tentations identitaires afin de réduire cette insécurité culturelle qui divise les citoyens. Le principe est simple. Il importe de séparer l’espace public de l’espace privé. Réservons à l’espace privé, les questions identitaires. Travaillons au « commun » dans l’espace public pour retrouver une République une et indivisible.


Theux

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Commentaires : 1
  • #1

    Guadet (dimanche, 17 mai 2015 14:33)

    "Le principe est simple. Il importe de séparer l’espace public de l’espace privé."
    Sauf à imaginer une définition ultra individualiste de la culture et un mode politique républicain purement technique pour des hommes machines, je ne vois pas comment réduire les questions de culture à l'espace privé. Par définition, la culture permet au contraire de relier les hommes et, en particulier, de former les nations de manière à ce que l'appartenance à ce cadre qui permet la démocratie soit choisie et non imposée.
    Le problème vient au contraire de l'aberration de l'idée d'une société multiculturelle, idée qui amène communautarisme, fragmentation et au final destruction de la société, mort de la culture nationale. S'ensuivrait une guerre entre communautés.